Une collecte mondiale des savoirs traditionnels…

header_tkwbLe projet de création à Florence (Italie) d’un institut international des savoirs traditionnels (Le Monde des 11 et 12 juillet 2010) soutenue par l’UNESCO ne peut que réjouir les acteurs de la formation professionnelle. Ce projet qui s’appuie déjà sur une banque en ligne des techniques anciennes (www.tkwb.org) dépasse la simple réhabilitation des techniques mises en œuvre dans les sociétés traditionnelles pré-industrielles, il ouvre plutôt la voie à une mutualisation des techniques anciennes et des innovations technologiques modernes. Au-delà des postures visant à opposer les savoirs traditionnels aux  technologies modernes, les innovations durables devront s’appuyer sur leur combinaison et retrouver des finalités plus plus responsables en matière de bien-être et de préservation des ressources…

Les ouvrages façonnés et édifiés par l’homme au cours de l’Histoire n’obéissent pas à une progression technique linéaire ou à un quelconque déterminisme. Les sociétés ont progressé par essais et erreurs, par ruptures également, et mobilisé des techniques et des outils plus ou moins pertinents quant à leurs effets sur les ressources naturelles ou les organisations sociales. Il n’y a pas une tradition technique empreinte de sagesse qui aurait été volatilisée par la machinerie industrielle. Par contre, à l’évidence, l’accélération du rythme et l’ampleur des innovations technologiques induites par le développement industriel ont agi comme des désagrégateurs de l’expérience du travail humain notamment accumulée et capitalisée par les traditions artisanales. L’émergence d’une caste d’organisateurs des techniques (les ingénieurs) dans une division exacerbée du travail a, incontestablement, marginalisé les cultures techniques traditionnelles et surtout séparé l’expérience des concepteurs de celle des travailleurs. L’hyper-technicisation en matière de conception des ouvrages ou des machines a minoré le point de vue des ouvriers eux-mêmes (je renvoie ici aux analyses de Richard SENNET évoquées dans ce blogue le 14 juin 2010). Réhabiliter les savoirs professionnels traditionnels contribue à témoigner de l’inventivité de l’Homme et non d’une seule élite. Mobiliser le patrimoine culturel des sociétés artisanales dans les débats d’aujourd’hui contribue à mettre un terme au technicisme étriqué qui survalorise les prouesses des technologies (le spectaculaire) au détriment du sens des progrès techniques.

Telle ou telle technique contribue-elle à la cohésion sociale, à la fragmentation des sociétés, à la préservation des ressources rares ou à l’individualisation exacerbée ? Ces questions devraient au cœur des réflexions sur les innovations du système productif. Ainsi les TIC ont relancé des débats de société alors que d’autres innovations technologiques en sont restées à l’écart. La réintégration des savoirs professionnels traditionnels dans la sphère des projets économiques d’aujourd’hui permet d’enrichir la réflexion sur les choix en matière d’organisation sociale. Ce n’est pas un hasard si c’est la question de l’économie verte qui réactive les investigations relatives à la compréhension des transformations du travail humain. L’Histoire des techniques ne relève pas d’un simple enrichissement de la mémoire collective mais elle permet de solutionner des défis technologiques bien concrets. L’ensemble des modes anciens de préservation ou de conservation des ressources rares sont autant de pistes pour les innovations liées au développement durable non pas sous le seul angle « techniciste » mais aussi sous celui des modes d’organisation collectifs de la vie en société.

205aLe travail de collecte des techniques anciennes (méthodes, outils, matériaux, etc.) amorcé par le réseau ITKI (International Traditionnal Knowledge Institut) est à la fois un réceptacle et un vivier pour les acteurs de la formation professionnelle. Ceux-ci ont besoin, pour contribuer à une transmission active et réflexive des savoirs professionnels, de mieux maîtriser le sens des techniques anciennes ne serait-ce que pour revaloriser l’Histoire du Travail Humain, trop souvent expulsé des manuels d’histoire et de géographie.

L’atténuation de la division du travail en germe dans les processus post-tayloriens nécessite un investissement dans la reconstruction de cultures professionnelles et techniques en phase avec les préoccupations de la société. L’institut qui sera implanté à Florence dans une ancienne manufacture de travail de la laine, vise à articuler mémoire et recherche. Des ateliers textiles seront ouverts et le grand public sera convié à mieux comprendre les techniques et savoir-faire d’autrefois mais l’essentiel tiendra dans la fertilisation des projets d’aujourd’hui par les acquis d’hier réinterrogés à l’aune des défis du développement durable.

Dans le champ du travail humain, la dynamique d’innovation, loin d’être une tabula rasa,éside dans l’appropriation du passé. L’inventivité technologique a été décuplée dans la société industrielle, elle demeure le ferment de l’économie des services mais elle a besoin  d’être intégrée dans une recherche de sens et de finalités compatibles avec la recherche de rapports sociaux fondés sur le bien-être et la préservation des ressources. L’appropriation des techniques anciennes joue ainsi un rôle technico-organisationnel mais aussi sociétal. Elle permet également de reconsidérer les scénarios technologiques à l’aune de préoccupations sociétales et de décloisonner les domaines (aborder de façon systémique les questions d’habitat, d’énergie, de transport ou de communication…). Les sociétés pré-industrielles, construites pour des temporalités longues, étaient plus attentives aux équilibres quitte à freiner les innovations et les transgressions. Aujourd’hui l’accélération des transformations est devenue dominante au détriment des équilibres sociaux et des temporalités compatibles avec la maturation de l’expérience collective. Il est nécessaire de transcender ces deux modèles en les mutualisant, le projet d’ITKI y participe au-delà des différences de points de vue qui pourraient s’y manifester.

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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