Le vieillissement cognitif, déminer les discours alarmistes…

seniors_un_avenir_pour_vousLe Conseil d’Analyse Stratégique (CAS) organisait une journée d’étude le mardi 8 juin sur l’enjeu du vieillissement cognitif pour les politiques publiques. Psychologues, cognitivistes, neurologues, gérontologues et psychiatres étaient conviés à débattre de ce thème avec en toile de fond la menace « Alzheimer » et le recul de l’âge de départ en retraite. L’intérêt de cette journée d’études très dense résidait dans la confrontation d’études cliniques, d’analyses statistiques et de travaux sur les modes de remédiation au vieillissement cognitif. Les intervenants ont permis de mieux appréhender les processus de vieillissement cognitif et ont permis de démentir ou de relativiser les représentations discriminantes des seniors (particulièrement en France).

Quelques idées reçues…

Seniors, même combat ? Malgré la tendance à considérer que les seniors (ou les jeunes) forment une population homogène, les travaux de recherche montrent que le vieillissement cognitif est inégalitaire : les potentiels de départ et d’arrivée varient de façon importante au point où il y a, sur ce plan, d’avantage de situations différentes chez les plus de 60 ans que chez les jeunes. Les processus d’usure et de lésions neuronales peuvent d’ailleurs commencer tôt (vers 30-40 ans) mais sont généralement compensés, et donc masqués, par une hyperactivité des neurones sains. Les processus de dégénérescence neuronale peuvent être diagnostiqués par un suivi des performances du cerveau et on arrive aujourd’hui à identifier les contextes de stimulation favorables à un ralentissement de ces processus.

Le travail c’est la santé… Un élément important souligné lors de cette journée concernait les relations entre activités professionnelles et vieillissement cognitif. L’exploitation des données européennes (enquête SHARE) souligne que les capacités intellectuelles et cognitives des personnes âgées sont mieux préservées dans les pays où l’âge de la retraite est plus tardif. Mais si le prolongement de l’activité professionnelle contribue à maintenir les performances cognitives, les mauvaises conditions de travail temporisent nettement ce constat. Il est donc nécessaire d’intégrer les approches cognitives dans les études sur la pénibilité du travail ou la démotivation au travail. Le fait d’exercer une activité où on acquiert de nouveaux savoirs est un élément déterminant de motivation des seniors à demeurer en activité.

Connery_1_DW_Kultur_272829gLa dimension formative du travail et le rapport à la formation sont donc des éléments non négligeables de réflexion sur la prévention de l’accélération du vieillissement cognitif. Les éclairages sur la façon d’activer la « réserve cognitive » des personnes nécessiteraient d’être appropriés dans la conception des systèmes de formation. Ainsi la dégradation apparente de la mémoire (notamment l’intelligence fluide plus fragile que l’intelligence cristallisée) au fil du vieillissement doit aussi être comprise comme un effet de la limitation des ressources attentionnelles. En vieillissant l’individu effectue des choix peut-être plus ciblés et plus rationnels en termes d’attention. Mais un constat s’impose : sans mobilisation de l’attention, il n’y a pas d’ancrage dans la mémoire (la mémorisation fonctionne mais elle n’est pas alimentée). Ce dernier point est important pour les constructions pédagogiques où la motivation et l’attention sont des éléments structurants d’assimilation des savoirs. Les déficits ou les troubles attentionnels peuvent être testés par des méthodes différentes des tests de mémorisation. Il est clair que les systèmes de formation accueillant des groupes d’apprenants d’âges très différents doivent déployer une instrumentation intégrant les variables attentionnelles et cognitives.

Relativiser les approches pessimistes

Si le faible niveau scolaire s’avère un obstacle pour intégrer un certain type de formations, l’âge n’apparaît pas comme un facteur défavorable significatif en termes de performances dans le champ de l’acquisition de nouveaux savoirs. Des études comparant des formés de classes d’âge différentes[1] font apparaître qu’en deçà de 60 ans les différences de performance sont plutôt modérées. Là où sont sollicités les mécanismes cognitifs de base (mémorisation de procédures ou d’informations nouvelles, stockage des informations, différenciation ou rapprochement d’informations différentes, etc.) les plus âgés sont moins performants que les jeunes. Au contraire, là où leur expérience (patrimoine organisé de savoirs) est sollicitée, les plus âgés sont plus performants. Comme les études mobilisées par le CAS le soulignent, il y a une plus grande variabilité des performances cognitives chez les plus âgés. Ces observations confortent certaines hypothèses empiriques antérieures : les profils d’apprentissage subissent, avec l’expérience, des modifications qui aboutissent à une plus grande différenciation du rapport aux savoirs qui expliquerait la plus grande variété de résultats des travailleurs âgés face à un même objectif de formation.

L’intensité et la variété des expériences tout au long de la vie active compense-t-elle l’érosion des mécanismes cognitifs de base (mémoire fluide) ? Cela expliquerait un temps de réaction et de réponse plus lent chez les seniors sauf quand la sollicitation s’inscrit en terrain connu. Les plus jeunes seraient donc tendanciellement favorisés en termes de rapidité de réponse dans des contextes d’apprentissage nouveaux, mais lorsque les apprenants disposent de temps pour mémoriser et assimiler le nouveau contexte et ses effets, les écarts de performance entre jeunes et adultes s’estompent[2]. La confusion entre rapidité d’assimilation des conditions de réalisation d’une tâche et rapidité d’exécution de la tâche pénalise les novices plus âgés alors que ce n’est pas parce que l’on apprend plus vite un métier que l’on est plus performant par la suite dans l’exercice de ce métier.

Enfin les TIC prennent une importance croissante dans les modalités de stimulation, d’aide sensorimotrice et (re)socialisation des seniors et des personnes âgées. Il y a un champ important de développement de ces outils qui interpellent les organismes de formation.

Face aux discriminations qui touchent les seniors, la nécessité de relayer ces études par des enquêtes et des observations de terrain dans les organismes de formation accueillant des seniors n’en prend que plus d’intérêt.

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

 


[1] PAUMES D, MARQUIE J.C (1995) Travailleurs vieillissants, apprentissage et formation professionnelle. In MARQUIE J.C, PAUMES D, VOLKOFF S,  Le travail au fil de l’âge. Toulouse : OCTARES Editions.

[2] CANESTRARI  (1963) cité par PAUMES/MARQUIE

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