Richard SENNETT et l’unité des savoirs humains…

sennettDans son dernier ouvrage paru en France :   »Ce que sait la main » [1], Richard SENNETT soulève la question de la séparation des savoirs engendrée par l’exacerbation de la division sociale et technique du travail. Dès le début de son ouvrage, il interpelle frontalement les représentations dominantes qui ont exacerbé la dévaluation des activités dites manuelles par opposition aux activités dites intellectuelles, nobles par essence… « Tout métier se fonde sur une compréhension éminemment cultivée. Suivant une estimation courante, il faut autour de dix mille heures d’expérience pour produire un maître charpentier ou un musicien. (…) La technique au plus haut niveau n’est plus une activité mécanique (…) Les gratifications émotionnelles qu’apporte le métier qui s’acquiert sont doubles : les gens se trouvent ancrés dans une réalité tangible, et ils peuvent s’enorgueillir de leur travail. Mais la société s’est mise en travers de ces gratifications dans le passé et continue de le faire aujourd’hui. A différents moments de l’histoire occidentale, l’activité concrète a été abaissée, dissociée des quêtes soi-disant plus nobles. La compétence technique a été coupée de l’imagination (…) et la fierté du travail bien fait, considérée comme un luxe. » (p. 32)

9782226187192mL’ouvrage de SENNETT permet de mieux comprendre pourquoi les promesses et les ambitions des lois de 1966 et de 1971 sur l’éducation permanente et la promotion sociale n’ont pas toutes été tenues. La principale cause de cet échec tient au renforcement du cloisonnement antérieur entre l’éducation populaire, l’éducation permanente et la formation continue. Ces trois branches de la formation postscolaire avaient vocation à converger en anticipation de la phase post-taylorienne, du développement des TIC et, plus largement, de l’intensification des tensions du système économique. Le maintien des métiers de base (dits manuels) dans un registre de dévaluation, voire de sous-qualification ou même de non qualification, a fortement contribué à liquider les politiques de promotion sociale et professionnelle des moins qualifiés au motif même que l’exercice de ces activités stérilisait toute intelligence et toute connaissance…

Ainsi la voie professionnelle s’est maintenue comme rigidification des destinées précoces au lieu d’être un point d’appui pour une évolution professionnelle tout au long de la vie. Les filières générales et technologiques ont, au contraire, été promues (de façon illusoire d’ailleurs pour nombre d’élèves) comme les seules prometteuses d’un avenir social radieux ! Or cette répartition des vocations est à la fois injuste, anti-démocratique et anti-pédagogique car elle laisse à penser que l’enseignement professionnel est strictement enfermé dans une conception étroite des savoirs professionnels (a-culturelle, a-historique, a-sociale)…  Bien pire les savoirs expérientiels ont également été dévalués et n’ont guère servi à innerver le système éducatif, toujours conçu comme la transmission des savoirs par des corps professoraux…

Rien ne justifie la survivance de telles conceptions et l’ouvrage de SENNETT rappelle à juste titre que le travail artisanal reposait sur une culture de l’expérience dont les mécanismes ont été jugés non utiles dans l’émergence de l’industrie manufacturière et l’illusion tayloriste (la répétitivité de la tâche comme moyen d’évacuer la pensée). SENNETT rappelle avec beaucoup de pertinence que la compétence résulte de la répétition comme temporalité obligée pour penser sa façon de travailler : « (…) retourner une chose dans tous les sens permet l’autocritique. L’éducation moderne a peur de l’apprentissage répétitif, qu’elle juge abrutissant. Craignant de lasser les enfants, avide d’offrir une stimulation sans cesse différente, l’enseignant éclairé peut bien éviter la routine, mais cela prive les élèves d’une expérience : étudier leur pratique enracinée et la moduler de l’intérieur » (p. 56).

En prenant appui sur l’histoire des artisanats, la création artistique où les arts du sport, SENNETT donne des éclairages passionnants sur l’explication des erreurs de conception qui affectent aujourd’hui nombre de réalisations techniques mais aussi sur l’esprit artisanal qui a sous-tendu des ouvrages de haute technologie. Plus largement, il remet à jour le débat sur le machinisme ou l’organisation du travail et pourfend les conceptions éducatives qui, au nom du développement des machines « pensantes », ont accentué la division entre la main et la tête…. Par exemple, il identifie très clairement les effets pervers des modes de management qui sous-estiment l’apport expérientiel (les savoirs) des travailleurs de la base dans la façon de résoudre les difficultés. Il pointe notamment l’inanité organisationnelle et managériale visant à éradiquer les temporalités d’apprentissage dans le travail au nom d’objectifs de performance. Il cerne également les méprises des démarches qualité qui occultent toutes les dimensions de l’engagement humain dans la construction ou la fabrication d’ouvrages ou de bâtiment…

Bref, un ouvrage à lire pour celles et ceux qui veulent se construire des repères solides dans le champ du développement des savoirs humains. Comme l’écrit SENNETT : « La thèse que j’ai exposée dans ces pages est que l’art de faire des objets matériels donne un aperçu des techniques de l’expérience qui peuvent former nos rapports avec autrui. » (p. 388)

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

 


[1] SENNETT (Richard) – Ce que sait la main, la culture de l’artisanat – 2010 – Albin Michel.

Tags: ,

Laisser un commentaire