Les enjeux d’une réforme de l’apprentissage

Aborder la question de l’apprentissage nécessite d’être exhaustif sur l’ensemble des mesures et des processus supposés favoriser l’intégration des jeunes dans le monde du travail. Il est également nécessaire de faire le bilan de l’explosion des formules d’alternance du milieu des années 80 autour de plusieurs dispositifs ou mesures : l’apprentissage, l’alternance sous statut scolaire, les contrats de professionnalisation, les actions de formations alternées sous statut de stagiaire de la formation professionnelle, les stages en entreprises et certaines variantes de contrats aidés… Toutes ces formules se sont ainsi fait concurrence, n’ont guère prospéré globalement et ont même abouti à une sélectivité accrue à l’égard des jeunes les plus en difficulté…

De plus cet éventail de formules, malgré des budgets conséquents, n’a aucunement favorisé l’emploi et la qualité du travail des jeunes ! Au milieu des années 80 plus d’un million de jeunes se répartissaient dans huit mesures d’alternance (hors enseignement professionnel scolaire) alors même que le nombre de jeunes en emploi commençait à décliner. Aujourd’hui le taux d’emploi des jeunes français est un des plus faible d’Europe assorti d’un taux de chômage non négligeable. Quant à la qualité des emplois offerts aux jeunes il n’est satisfaisant que pour 1/4 des 2,3 millions de jeunes en emploi !

Cette situation découle d’une mécompréhension de l’alternance formative comme modèle de professionnalisation des jeunes. L’alternance est d’abord une organisation du système de production qui implique les entreprises et non une pédagogie alternative ou une mesure administrative d’accès à l’emploi des jeunes. Elle suppose certes une responsabilisation coordonnée des pouvoirs publics et des partenaires sociaux sur les éléments de financement, d’organisation et de régulation d’une telle option mais elle nécessite surtout un système unique et souple adapté aux différents secteurs et aux différentes tailles d’entreprise.

Or en France c’est l’Etat qui a initié l’ensemble des formules existantes dans une orientation fortement marquée par les objectifs des politiques d’emploi d’où une proximité d’usage, voire une confusion, avec les mesures pour l’emploi des jeunes, le volet formation étant le volet de différenciation entre les unes et les autres. Or la formation n’est pas un volet d’ajustement secondaire mais le pivot des mécanismes d’accès à l’emploi des jeunes. De plus cette profusion de formules a démultiplié les décideurs et financeurs institutionnels et fait perdre de vue l’importance d’une politique cohérente. L’apprentissage est d’ailleurs symbolique de cet état de fait puisque ce dispositif qui repose sur un triptyque complexe Régions/Etat/réseaux consulaires est entravé par toute la gamme des contrats aidés destinés aux jeunes dont les contrats de professionnalisation, géré par l’Etat et les partenaires sociaux, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont guère contribué aux besoins des jeunes en difficulté d’insertion ! L’apprentissage lui-même, dédouané des enjeux de la qualification de ces jeunes, est devenu sélectif et peine à se développer quantitativement.

Cette situation a été partiellement compensée par les dynamiques d’entreprises qui se sont, de façon plus ou moins organisée, substituées aux défaillances et à la fragmentation de toutes ces formules. Mais ce développement des fonctions formatives au sein des entreprises demeurera entravé tant que ne sera pas résolue la question de l’unification de l’enseignement professionnel autour d’un système d’apprentissage revitalisé. Cette exigence est d’autant plus importante qu’une telle réforme résoudrait, à terme, les contre-performances des politiques d’insertion mais aussi les dysfonctionnements d’une formation continue héritée de schémas administratifs concentrés sur la déresponsabilisation et la désimplication de l’entreprise et des collectifs de travail dans la transmission et le renouvellement des savoirs professionnels.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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