La fin du salariat ?

Le capitalisme s’est avéré dès le départ  un mode de production instable et mutant dépassant de fait l’hypothèse d’une économie maitrisée et maitrisable par ses seuls dirigeants. Ce système a eu comme caractéristique centrale le renouvellement perpétuel. Aucune économie antérieure n’a ainsi articulé les savoirs individuels et les savoirs collectifs de façon aussi efficace sans pour autant supprimer les tensions sociales et les conflits. Et si le marché et le salariat sont à la base de notre système de production, celui-ci a toujours su conserver certains éléments des systèmes économiques antérieurs (les corporations) et laisser se développer des sous-systèmes périphériques (les professions libérales).

Les thèses sur l’émergence d’un auto-entreprenariat qui se substituerait au salariat sont de la même veine que celles qui nous annoncent la prise du pouvoir par les robots. Dans la France d’aujourd’hui, en dehors du secteur agricole qui compte environ 500 000 agriculteurs exploitants, les non-salariés étaient, en 2013, environ 2,7 millions (sur 25,7 millions d’emplois). Parmi ces non-salariés, 682 000 relevaient de l’auto-entreprenariat et étaient économiquement actifs.

L’Insee[1] souligne que les revenus d’activité de tous les non-salariés ont baissé mais de façon plus conséquente chez les auto-entrepreneurs (- 4,6 % entre 2012 et 2013) sachant que ceux-ci ont un revenu moyen mensuel de 440 euros et qu’un quart d’entre eux ont même gagné moins de 70 euros mensuels. En termes de revenus, on constate en fait une polarisation salariale chez les indépendants classiques : 25 % d’entre eux perçoivent plus de 4 270 euros mensuels et un sur dix plus de 7 780 euros quand 10 % d’entre eux perçoivent moins de 450 euros mensuels. Une polarisation accentuée par l’augmentation du nombre d’auto-entrepreneurs dont les revenus sont très faibles. Un tiers d’entre eux sont d’ailleurs des salariés pluriactifs qui réalisent un travail d’appoint. Cet exercice parallèle d’une activité salariée est très fréquent dans la santé, les activités artistiques et récréatives et surtout dans l’enseignement…

Quant aux auto-entrepreneurs qui n’exercent pas d’activité salariée ils ont perçu en moyenne 500 euros mensuels. Ainsi, l’eldorado de l’auto-entreprenariat s’éloigne au fur et à mesure que se multiplient les micro-entrepreneurs qui se concurrencent entre eux sur des marchés relativement fermés de certains services utiles mais ponctuels et limités, comme le commerce de détail hors magasin, le design, les services de soins aux personnes, etc. Des zones d’activité très éloignées des professions réglementées et des domaines professionnels des indépendants classiques comme le conseil.

En ce qui concerne la recomposition des formes d’emploi au sein du non-salariat, il faut noter que si le nombre de gérants s’est accru de 160 000 en cinq ans, celui des entrepreneurs individuels (hors auto-entrepreneurs) a diminué de 130 000. Enfin le nombre des non-salariés diminue dans la construction, le commerce et l’industrie. Ces constats militent pour une relativisation des hypothèses qui prédisent l’essor illimité des activités non-salariées au détriment du salariat et des professions réglementées.

On notera qu’un domaine s’impose comme le premier champ de développement du non-salariat, c’est celui de l’enseignement et de la formation où les non-salariés assurent près de 30 % des revenus du secteur. Les auto-entrepreneurs représentent 54,2 % des 106 000 non-salariés de ce domaine avec une prépondérance des auto-entrepreneurs pluriactifs (28,6 %). Cette évolution symbolise le poids croissant d’une forme de sous-traitance de l’activité de formation dans le postsecondaire (Universités, grandes Écoles, organismes de formation continue) avec deux phénomènes antagonistes : une part de plus en plus importante de cadres pluriactifs assurant des prestations d’enseignement ou de formation (selon des formes de rémunération très variées) auprès des publics de haut niveau et un développement des différentes formes d’emploi précaires (dont les 27 000 auto-entrepreneurs mono-actifs font partie) s’adressant aux publics les plus défavorisés. Cet exemple montre que le non-salariat s’organise, comme toujours, dans une logique duale d’activités considérées à haute valeur ajoutée (revenu d’appoint) et d’activités dévaluées et sous-rémunérées (revenu d’existence) traduisant l’émergence de nouvelles formes de subordination échappant au droit social et déstabilisant d’ailleurs certains secteurs d’activité.

Quant aux activités concernées par l’ubérisation, elles n’ont rien d’innovantes et relèvent la plupart du temps du périmètre limité des tâches domestiques au sens large : petites réparations, prêt de véhicules personnels, transport des personnes, préparation ou livraison de repas, garde-malade, d’enfants ou de personnes âgées, cours particuliers, etc. Une partie de ces activités a d’ores et déjà été intégrée par des sociétés de services à domicile, labellisées comme telles ou par des entreprises de transport (VTC, véhicules de tourismes avec chauffeur). D’autres relèvent encore du travail au noir ou du développement d’une sorte de marché parallèle de l’offre de services et de produits. De là à envisager une contamination de l’ensemble des emplois concernés dans les services marchands (3 millions) et du bénévolat (9 millions de bénévoles), l’hypothèse est assez irréaliste.

Ceux qui rêvent d’une dissolution du salariat et de l’extension d’un nouvel artisanat débarrassé de la qualité du travail s’illusionnent sur des formes éphémères et marginales d’activité fondées sur des « innovations » de rupture artificielles. Le système productif dominant est coutumier de l’entretien de formes d’emploi atypiques à la marge du salariat. Certes, le numérique facilite l’émergence et la diversification de ces formes et modalités d’emploi atypique, mais il favorise aussi la consolidation et le renouvellement du salariat comme l’illustre le télétravail et tous les projets qui se mettent en œuvre par les réseaux du net. Et dans cette recomposition du salariat l’intégration des fonctions formatives et apprenantes (intelligence organisée) dans les entreprises n’est pas le moindre exemple de sa revitalisation mais aussi des termes du renouvellement du dialogue social.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA



[1] Insee Première n° 1604 – juin 2016.

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