Les conditions d’une relance de l’apprentissage…

L’existence de plusieurs voies professionnelles (apprentissage, enseignement professionnel scolaire, contrats de professionnalisation) auxquelles s’ajoutent de nombreuses formules d’insertion (stages jeunes et contrats aidés) sont révélatrices d’une dispersion inefficace de l’action publique et de surcoûts inutiles. Par ailleurs l’hypothèse que les savoirs professionnels se transmettent d’abord et essentiellement en dehors du système productif est toujours dominante. Cette situation a abouti à une hypertrophie et une fragmentation de l’appareil de formation professionnelle ce qui favorise d’ailleurs sa sclérose (la modernisation de ces milliers de structures est devenue irréaliste sur le plan budgétaire et nombre de CFA sont confrontés à des difficultés financières). Ce sur-développement de structures a conduit à un sous-développement des fonctions formatives des entreprises, réduites à n’être qu’un lieu d’application des connaissances transmises dans l’appareil éducatif et formatif.

Cette construction sociale d’un autre temps pénalise toutes les initiatives visant à reconnaitre et instrumenter les processus d’acquisition et de développement des compétences en situation de travail. C’est ainsi que les savoirs qui se construisent par la pratique en milieu de travail demeurent sous-estimés ou appréhendés selon des critères académiques et n’irriguent pas la conception des diplômes professionnels. De même, les compétences transversales qui permettent d’élargir le profil d’employabilité des jeunes engagés dans des formations qualifiantes, demeurent insuffisamment valorisées dans l’élaboration des formations et des certifications… Cette situation pénalise de nombreux jeunes qui préparent les métiers de base et qui connaissent des taux de décrochage et de rupture des contrats d’apprentissage importants.

Ainsi l’héritage adéquationniste et étroitement « techniciste » de notre enseignement professionnel demeure un obstacle à la reconnaissance des dimensions transférables des compétences mais aussi des techniques singulières, spécifiques ou innovantes mobilisées dans les entreprises. En retour les systèmes de certification et de formation sont faiblement alimentés par les pratiques et les processus de formation au sein des univers de travail.

La priorité est donc de rétablir un équilibre entre les apports nécessaires des structures de formation externes aux entreprises et les fonctions formatives des entreprises elles-mêmes. Cet objectif est d’autant plus important que cet enjeu des organisations apprenantes et qualifiantes est un vecteur fort de dialogue social au sein des entreprises où il s’agit de faire converger l’engagement des salariés, l’accompagnement des apprentis ou des alternants, les critères « non-sélectifs » d’embauche et les objectifs managériaux. Encore faut-il engager la formation professionnelle initiale dans une réforme ambitieuse de l’apprentissage combinée à une réorganisation de la formation professionnelle destinée aux actifs.

Le développement des fonctions formatives des entreprises est un investissement essentiel permettant d’identifier les points forts et les points faibles des collectifs de travail, de mieux définir les critères de recrutement et d’intégration des nouveaux embauchés, d’aborder les conditions de travail en termes de compétences et de professionnalisation, de définir les apports externes en matière de savoirs utiles au développement de l’entreprise, etc.

Cet enjeu est notamment déterminant pour le secteur industriel confronté à plusieurs défis : la montée en gamme et les innovations, la diffusion du numérique et des nouvelles générations de robots, l’interpénétration industrie/services (objets connectés), l’économie circulaire, etc.

La connaissance par l’entreprise de son patrimoine de compétences et de savoirs est une façon de valoriser son identité collective. Si des grandes firmes ont mis en œuvre de telles démarches les TPE/PME sont moins habituées à les développer et à fournir ces signaux. L’apprentissage ne se développera quantitativement et qualitativement qu’à la faveur d’une implication des entreprises, d’un assouplissement pragmatique de ses modalités, d’une simplification administrative liée à la mise en place d’un système homogène, d’une implication locale des représentants des entreprises et d’un pilotage régional de l’appareil de formation concerné.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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