Le brouillard numérique…

La diffusion du numérique dans l’économie interroge la façon dont les questions d’emploi, de compétences ou de métiers tendent à être abordées de façon simplificatrice par nombre d’économistes et de statisticiens. Les TIC qui concernent la quasi-totalité des activités professionnelles possèdent une transversalité indéniable qui nécessite d’être abordée de façon macro-économique. Mais sans éclairages de ce qui se passe réellement dans le travail une telle approche peut être porteuse de plusieurs travers (le déterminisme technologique que nous avons déjà évoqué) et de préconisations douteuses.

Ainsi le poids grandissant des techniques numériques peut conduire à une sous-estimation de l’importance des autres compétences qui sous-tendent et garantissent le professionnalisme des différents métiers et, de fait, l’usage du numérique lui-même. Les potentialités du numérique ne prennent sens qu’encastrées dans des savoirs professionnels plus larges. La transversalité du numérique n’en fait pas une compétence-pivot systématique même si elle contribue aux mobilités professionnelles.

Le développement du numérique est également appréhendé à travers des grilles rudimentaires et réductrices d’analyse du travail humain. C’est le cas des modèles nord-américains qui sont à l’origine de la floraison d’hypothèses de remplacement de millions d’emplois par des robots dont la sophistication supposée découle de conceptions « statisticiennes » des qualifications. Ces approches entérinent une traduction incertaine des compétences intégrées dans de nombreux métiers qui comportent des compétences peu visibles et peu reconnues qui poussent à des représentations simplificatrices du travail réel. Ces analyses présentent de nombreuses confusions et approximations où l’activité humaine est appréhendée de façon superficielle comme si les humains étaient des robots imparfaits. Elles prolongent les conceptions « archéo-industrialistes » du travail humain où l’homme était considéré comme un élément (peu fiable), parmi d’autres, des productions mécanisées (aujourd’hui informatisées) et donc en concurrence avec les machines en termes de précision, de rapidité, de fiabilité du geste professionnel.

Ces théories sont reprises aussi bien par des courants se présentant comme progressistes que des familles ultra-libérales : ainsi tous les efforts physiques ou intellectuels sont considérés de façon indifférenciée comme des contraintes et des risques qu’il s’agit de transférer et d’intégrer dans l’ordre des machines (la voiture sans chauffeur !)[1]. Au lieu de contribuer à limiter l’intensification irraisonnée du travail, ces conceptions tendent à dévitaliser le travail humain en ne conservant que ce qui semble le moins fatiguant ou le plus valorisant selon des représentations archaïques (commander ou contrôler serait plus gratifiant que fabriquer, guider, servir ou créer). Or aucun travail passionnant ou intéressant ne se déroule sans effort !

Ces thèses occultent également l’impact collectif et organisationnel du numérique dans le fonctionnement des entreprises comme si ces dimensions étaient l’affaire de chaque salarié et que les problèmes rencontrés se résolvaient d’eux-mêmes. Trop souvent le numérique se diffuse dans des organisations de travail qui n’ont pas anticipé ses effets secondaires. Cela d’autant plus que les questions organisationnelles ont été délaissées par les hiérarchies traditionnelles et les « cultures » managériales sous prétexte d’options focalisées sur les objectifs de production au détriment des modalités et des temporalités de réalisation. Or le numérique s’avère un important consommateur de temps y compris de temps perdu et, dans des organisations inadaptées, il peut devenir générateur de stress improductif qui lamine les salariés et les démotive.

L’appropriation collective du numérique suppose une montée en gamme des compétences associées dans l’éventail des fonctions et métiers concernés, or on est plutôt confronté dans de nombreux cas à un déphasage professionnel où l’injonction numérique devient prescriptive plutôt que facilitatrice. Faute d’être conçu en lien avec les collectifs de travail, les « solutions » numériques demeurent insuffisamment mobilisées pour améliorer l’activité de nombreux travailleurs dont une partie considère que leur travail demeure soumis à des prescriptions difficilement tenables. Il est tout-à-fait remarquable de constater la concomitance entre l’hypertrophie et la saturation numérique et la dégradation des conditions de travail des agents du social, de l’éducation, de la santé, de la justice ou de la sécurité dont les cœurs de métier relèvent précisément du rapport direct à l’humain.

Ces situations appellent plusieurs pistes de réflexion en matière d’organisation du travail et de conception des outils numériques. Impulser et piloter les innovations technologiques sans les articuler avec des innovations organisationnelles et sociales contributives à la qualité de vie au travail et à l’intérêt du travail est un frein important à des modernisations réussies. La capacité du numérique et des différentes formes de robotisation à solutionner des problèmes en coopération avec des hommes de plus en plus qualifiés nécessite de combiner ergonomie, innovation organisationnelle, ingénierie mécatronique, empathie sociale, un certain imaginaire… et des formations préparant à la collaboration homme/machine. Il est temps de revenir les pieds sur terre…

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA



[1]Une dérive que l’on retrouve dans le slogan de 1956 : « Moulinex libère la femme », symbole des tentatives, ininterrompues depuis, de modernisation de la vie domestique dont on mesure l’inanité aujourd’hui en termes d’accumulation de gadgets à l’usage improbable.

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2 commentaires pour “Le brouillard numérique…”

  1. Pierre Mœglin dit :

    Excellente analyse. D’où il ressort notamment qu’il y a pas mal d’enfumage dans ce « brouillard numérique ». Merci !

  2. Numérique | Pearltrees dit :

    [...] Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA. Le brouillard numérique… La diffusion du numérique dans l’économie interroge la façon dont les questions d’emploi, [...]

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