La création d’emplois, mirage ou réalité ?

Créer de l’emploi sans croissance est devenu un axe majeur non pas des politiques économiques mais des politiques sociales. Au 4ème trimestre 2016 (Insee) les créations d’emplois ont atteint + 62 200 après + 52 400 au cours du trimestre précédent. Depuis 2012 c’est 540 000 nouveaux emplois qui auraient été créés, mais sur l’année 2016 l’industrie en a encore perdu 23 200 et le BTP 5700 ! Certes le nombre d’emplois intérimaires a augmenté de 69 300 sur l’année sachant que nombre de ces emplois se développent dans l’industrie et la construction.  Quant au chômage de masse, il persiste et sa diminution demeure marginale.

Ces créations d’emplois correspondent-elles à une véritable relance économique structurelle fondée sur la conquête de marchés, l’exportation, la montée en gamme des services et des produits ? Rien n’est moins sûr, car les mécanismes qui ont permis cette embellie sont concentrés sur les activités et des secteurs souvent archaïques, là où dominent les emplois peu qualifiés, sous-payés, précaires, à temps partiel, à faible valeur ajoutée, marqués par les mauvaises conditions de travail… Une situation qui découle d’une conception des politiques d’emploi dominée par le traitement social du chômage consistant à développer une zone d’emplois peu qualifiés supposés réduire le chômage des moins qualifiés et dont l’effet est à l’opposé de cette hypothèse : c’est l’emploi de mauvaise qualité qui entretient la sous-qualification et la dévalorisation des compétences des personnes.

En fait 2016 a été marqué par un déficit commercial 48,1 milliards d’euros, nettement au-dessus de l’objectif du gouvernement fixé à 45,3 milliards ! Cette aggravation du déficit est due à « un accroissement du déficit manufacturier supérieur à l’allègement de la facture énergétique », ont souligné la direction des Douanes. Les exportations françaises ont baissé de 0,6% en 2016 après avoir connu un bond de 4,4% en 2015. Les exportations de produits énergétiques ont affiché « un nouveau repli » contrairement aux ventes de véhicules automobiles qui sont en hausse pour la troisième année consécutive. Cet exemple est illustratif de la difficulté de l’économie française à se renouveler et s’inscrire dans la nouvelle économie numérique et écologique.

Parallèlement et complémentairement la baisse tendancielle de la productivité en France persiste et ne risque pas de s’arrêter par le développement d’emplois peu qualifiés dans des activités de services peu solvables. La DARES (Résultats – Février 2017 n° 011) souligne ainsi que l’activité dans le secteur des services à la personne continue de reculer en 2015 (-1,6 % après -1,2 % en 2014). Une baisse qui résulte d’une diminution des heures rémunérées par les particuliers employeurs qui s’accompagne d’une déstructuration d’un secteur, déjà sous-professionnalisé, par le développement de micro-entrepreneurs à revenu précaire et au professionnalisme douteux.

En réalité la création d’emplois se concentre au bas de l’échelle des qualifications par le biais d’exonérations de charges sociales et d’emplois aidés qui tirent l’économie en arrière et retardent les nécessaires modernisations de l’industrie. Et certains imaginent même de taxer les robots comme si les innovations techniques étaient source de réduction du nombre global d’emplois ! Or la suppression des emplois peu qualifiés et pénibles par l’automatisation est à la base de la dynamique d’émergence d’emplois plus qualifiés, encore faut-il que les choix organisationnels et formatifs soient à la hauteur de ce défi.

La France ne manque pas de capacités d’innovations et d’inventions mais peine à les transformer sur le plan de la production faute d’ouvriers et de techniciens qualifiés et d’une politique salariale et fiscale adaptée à la valorisation des professions intermédiaires. Cela signifie également que la politique de l’emploi et de formation continue doit être fortement articulée à la restructuration d’un système productif rénové et ouvert aux transitions numérique et écologique. De même les passerelles avec l’économie sociale et solidaire doivent être démultipliées ce qui suppose une politique d’emploi adaptée aux tissus économiques et aux marchés de l’emploi locaux.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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Un commentaire pour “La création d’emplois, mirage ou réalité ?”

  1. Jean Besançon dit :

    Que dire ?
    Encore un excellent papier de notre ami Paul Santelmann !

    Sur un sujet oh combien d »actualité, j’adore comme d’habitude, son puissant esprit de synthèse critique, bien résumé par exemple par cette phrase :

    « (…) Une situation qui découle d’une conception des politiques d’emploi dominée par le traitement social du chômage consistant à développer une zone d’emplois peu qualifiés supposés réduire le chômage des moins qualifiés et dont l’effet est à l’opposé de cette hypothèse : c’est l’emploi de mauvaise qualité qui entretient la sous-qualification et la dévalorisation des compétences des personnes ».

    il a mille fois raison.

    Je me permets de faire un lien avec une excellente interview de Jean Pisani Ferry, alors encore directeur du CAS (Conseil d’analyse Stratégique), parue dans Le Monde fin 2016,

    En substance, il écrit qu’il y a deux choses importantes à faire en France pour le prochain quinquennat :
    - s’engager à fond dans l’économie verte, parce que le réchauffement climatique est LE sujet

    - développer la qualité du travail en France pour rattraper notre retard de compétitivité avec l’Allemagne. Comment ?
    Par la formation professionnelle continue.
    Sic.
    Mais évidemment, pas celle que nous connaissons aujourd’hui. Pour être un peu fort, une formation professionnelle gangrenée depuis plus de 30 ans par le traitement dit « social » du chômage, en plus d’être asphyxiée par la montée délirante des prescriptions de contrôle, des procédure d’appels d’offres en tout genre qui fait que 60% de l’argent de la formation va maintenant à l’administration et au contrôle de la formation. Et même plus à la formation elle-même.

    Et ce qui reste (les 40%) est de plus en plus déconnecté du triptyque alliant qualité du travail, santé des personnes et performance. Un gâchis stupéfiant, quand même.

    Quand à penser taxer les robots pour résoudre le problème du travail et de l’emploi en France, au secours !
    A un moment, ce serait bien que nos politiques, quels qu’ils soient, prennent aussi le temps de travailler sérieusement leurs sujets. Par exemple celui du travail en France.

    JB
    Jean Besançon
    Université ouverte des compétences
    http://www.uodc.fr

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