Réhabiliter le travail peu qualifié

Dans une contribution au supplément idées du Monde (14 Janvier 2017) Philippe Askenazy plaide pour une revalorisation des salaires des « non qualifiés » au nom des compétences « masquées » mobilisées dans les emplois qu’ils exercent. Cette approche par un économiste est suffisamment rare pour être soulignée. Cet article s’inscrit dans une interpellation de la gauche qui peine à se rénover et relaye trop souvent des représentations conservatrices de l’emploi, des études ultra-libérales ou des thèses fantaisistes (comme celles des robots qui vont inexorablement faire diminuer le nombre d’emplois).

La notion d’emplois « non qualifiés », contestée par l’auteur de cette chronique dans quelques ouvrages et articles, est une survivance d’une construction statistique de l’après-guerre liée à l’organisation taylorienne de l’industrie qui avait promu une division fine du travail et une spécialisation étroite d’une partie des ouvriers. Depuis, les manœuvres et les ouvriers spécialisés ont disparu et l’application de cette notion d’emploi non qualifié aux emplois de services, évoqués par Philippe Askenazy, est une ânerie : nombre d’emplois de service, indûment dévalués, mobilisent des compétences transversales, présentées aujourd’hui comme des gages d’employabilité durable alors que les compétences techniques (maitrise d’outils ou de machines) apparaissent plus fragilisées. En réalité tous les emplois combinent des compétences techniques (usage du numérique), des savoirs de base et des compétences relationnelles, d’initiative ou d’organisation, etc. Et pourtant nombre de ces emplois sont condamnés au SMIC à vie et aux mauvaises conditions de travail. Philippe Askenazy pointe clairement les effets de la polarisation salariale qui laisse entrevoir un futur où coexisteraient des emplois d’exécution et des emplois à « haute valeur ajoutée » au détriment des qualifications intermédiaires peu à peu remplacées par l’intelligence artificielle selon les tenants de théories déterministes sur la fin du travail humain.

La stagnation salariale des emplois du bas de l’échelle sociale a notamment été entretenue par les exonérations des charges sociales sur les emplois à bas-salaires au nom de leur prétendue faible productivité. Or l’analyse du contenu de ces activités qui n’est pas du ressort des statisticiens ou des macro-économistes montre qu’elles mobilisent de plus en plus de compétences au point où elles sont difficilement robotisables ! En réalité le poids du chômage de masse qui exacerbe la concurrence sur le marché de l’emploi, conjugué à l’atonie de la négociation collective, a pénalisé les salariés de base du secteur marchand alors même que disparaissait la catégorie D des Fonctions Publiques qui correspondait aux fonctionnaires les moins qualifiés.

On est donc confronté à une distorsion artificielle, sous l’angle des compétences, de la structure des qualifications qui nécessite un réajustement d’ampleur de la grille des salaires dans le sens d’un rapprochement entre les moins qualifiés et les plus qualifiés. Philippe Askenazy souligne clairement le piège auquel la gauche est confrontée soit : « résignée à épouser l’antienne de la réduction du coût du travail non qualifié, soit celle du revenu de base pour solde de tout compte d’un ordre social inégalitaire. »

La résolution de cette question réside notamment, pour Philippe Askenazy, dans une incitation de l’Etat à l’égard des partenaires sociaux à réévaluer les grilles salariales des conventions collectives. Or une telle option suppose une relance du dialogue social d’entreprise là où peuvent se redéfinir les bases d’une nouvelle légitimité du syndicalisme et d’un pacte social fondé sur la reconnaissance des compétences réelles. Du côté de l’Etat cette exigence suppose l’arrêt de la dévalorisation des diplômes et titres professionnels des métiers de base au nom d’objectifs irréalistes d’allongement des études construits en fonction de scénarios stratosphériques de l’évolution des emplois qui conduisent au chômage des jeunes considérés comme « sous-qualifiés » et à la déqualification des « sur-diplômés ».

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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2 commentaires pour “Réhabiliter le travail peu qualifié”

  1. Réhabiliter le travail peu qualifi&eacut... dit :

    [...] Dans une contribution au supplément idées du Monde (14 Janvier 2017) Philippe Askenazy plaide pour une revalorisation des salaires des « non qualifiés » au nom des compétences « masquées » mobilisées dans les emplois qu’ils exercent. Cette approche par un économiste est suffisamment rare pour être soulignée. Cet article s’inscrit dans une interpellation de la gauche qui peine à se rénover et relaye trop souvent des représentations conservatrices de l’emploi, des études ultra-libérales ou des thèses fantaisistes (comme celles des robots qui vont inexorablement faire diminuer le nombre d’emplois).  [...]

  2. Réhabiliter le travail peu qualifi&eacut... dit :

    [...] Dans une contribution au supplément idées du Monde (14 Janvier 2017) Philippe Askenazy plaide pour une revalorisation des salaires des « non qualifiés » au nom des compétences « masquées » mobilisées dans les emplois qu’ils exercent. Cette approche par un économiste est suffisamment rare pour être soulignée…  [...]

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