Les « nouvelles mythologies économiques »

Un petit ouvrage roboratif d’Eloi Laurent (Les liens qui libèrent – Octobre 2016)  jette un pavé dans la mare des thèses déterministes et des mythes technicistes qui nous annoncent une révolution numérique implacable faite d’illusions et de menaces que nous serions obligés d’accepter. A l’aune de la gadgétisation et de la production d’objets inutiles l’économie numérique est entrainée dans une spirale de lieux communs sur des bienfaits annoncés dont la délivrance du travail salarié est venue s’ajouter à ce lot de supercheries.

Les « inventions » digitales à obsolescence intégrée et propagatrices d’addictions névrotiques (obtenir le dernier smart-phone multifonctionnel) sont devenues emblématiques de la dérive d’une transition numérique « hors de contrôle » sur le plan social mais « commanditée » par le « monde d’hier » de la finance. Eloi Laurent souligne avec pertinence les approximations des gourous du digital qui nous annoncent la fin du salariat et l’automatisation de millions d’emplois. Il démonte le mythe « ubérien » : « dont le « brillant modèle disruptif » s’effondrerait du jour au lendemain si ces chauffeurs étaient reconnus comme des salariés. »

Une fois encore, rappelons que la proportion des non salariés d’il y a trente ans était similaire à celle d’aujourd’hui  et que l’activité libérale périphérique est une composante permanente du système productif mais certainement pas son avenir…

La dimension anti-écologique de la transition numérique telle qu’elle est menée aujourd’hui est ainsi soulignée par l’auteur qui évoque le développement des « data centers » qui consomment aujourd’hui près de 10 % de l’électricité française. En fait la fuite en avant numérique, présentée comme un tsunami que rien ne peut arrêter (le vieux déterminisme technologique sévit toujours), entrave en fait le cercle vertueux nécessaire à la responsabilisation environnementale :  « là où la transition numérique dématérialise, la transition écologique rematérialise. Là où la transition numérique donne l’illusion d’une économie en apesanteur dans le « cloud », la transition écologique nous rappelle combien nous pesons sur les écosystèmes terrestres et nous invite, pour notre propre bien, à réduire cette empreinte avant que nos sociétés ne cèdent sous son poids. »

Là où le numérique semble élargir l’espace à l’aide de casques de réalité virtuelle, l’exigence écologique nous propose un engagement dans les régulations locales et la revitalisation de projets territoriaux, soupapes démocratiques nécessaires… Les propos d’Eloi Laurent ne sont pas des vérités définitives ni une négation des potentiels du numérique mais ils s’inscrivent dans le refus des déterminismes et des mythes technicistes portés par des courants économistes toxiques qui entretiennent des représentations passives du cours du monde.

La formation professionnelle est impactée par les représentations économiques et la façon dont elles tracent l’évolution des métiers et des emplois. La veille/prospective consiste notamment à temporiser les schémas déterministes et les scénarios « clef en main ». Rappelons aussi que la formation professionnelle ne vaut qu’à sa capacité à développer l’esprit critique et la responsabilité professionnelle de celles et ceux qui sont appelés à participer à la production et à un usage approprié des innovations technologies dans le sens de l’intérêt collectif. Par ailleurs l’enjeu écologique s’avère aujourd’hui porteur d’une montée en compétences des métiers et d’une dynamique favorable à l’emploi, encore faut-il que les arbitrages économiques s’éloignent des illusions technicistes coupées des nécessités sociétales.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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Un commentaire pour “Les « nouvelles mythologies économiques »”

  1. Les « nouvelles mythologies é... dit :

    [...] Un petit ouvrage roboratif d’Eloi Laurent (Les liens qui libèrent – Octobre 2016) jette un pavé dans la mare des thèses déterministes et des mythes technicistes qui nous annoncent une révolution numérique implacable faite d’illusions et de menaces que nous serions obligés d’accepter. A l’aune de la gadgétisation et de la production d’objets inutiles l’économie numérique est entrainée dans une spirale de lieux communs sur des bienfaits annoncés dont la délivrance du travail salarié est venue s’ajouter à ce lot de supercheries.  [...]

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