Emplois stables et emplois transitoires

Parmi les approximations qui irriguent les analyses sur l’emploi le scénario d’une précarisation massive inéluctable demeure vivace et alimente une approche fantasmatique de l’économie et du salariat. Ainsi l’ubérisation continue à être présentée comme un tsunami alors même qu’apparaissent les premiers déboires de cette option. De même le modèle économique de l’auto-entreprenariat de masse, supposé dissoudre le salariat, vient plutôt rééditer l’économie de subsistance des pays sous-développés (on consomme ce que l’on produit) à laquelle s’ajoutent du salariat saisonnier, des petits travaux, des ventes d’objets, des services divers…

L’hypothèse d’une résolution du chômage de masse par l’impulsion de l’auto-entreprenariat relève de la même illusion que la promotion des « petits boulots » pour réduire le chômage mais qui permettent aux salariés de compléter leur revenu. En effet il est plus facile de multiplier le nombre de ses clients que de multiplier le nombre de ses employeurs. La possibilité de devenir auto-entrepreneur pour les salariés n’érode pas le salariat, bien au contraire il permet de combiner une activité stable et une activité plus aléatoire. Par contre les chômeurs sont plutôt pénalisés quand ils veulent reprendre des activités à faible revenu, compte-tenu des règles qui encadrent leur indemnisation et qui les obligent à gérer un univers réglementaire kafkaïen qui a d’ailleurs plombé l’initiative du RSA.

En réalité les activités qui sous-tendent l’auto-entreprenariat correspondent, pour l’essentiel, à des services ponctuels et aléatoires qui viennent s’ajouter aux CDD, aux contrats aidés ou, dans une moindre mesure, à l’intérim. Le fait que sur une année des millions de personnes sont concernées par cette nébuleuse ne déstabilise le salariat qu’à la marge sans évoquer le secteur public où l’emploi salarié est garanti.

Ces emplois « transitoires » ne sont aucunement porteurs d’un développement économique, technologique ou organisationnel contributif au progrès et à la création d’emplois à haute valeur ajoutée. Par contre dans une économie de plus en plus dominée par une dynamique de mobilité et de flexibilité, ces emplois de transition doivent permettre d’éviter le chômage de longue durée, encore faut-il que la politique d’emploi et de formation s’organise pour favoriser la sortie de ces emplois précaires et non pour les alimenter. Or la France a fait le choix inverse sur la base d’une hypothèse erronée qui consiste à penser que les emplois précaires sont, par nature, des marchepieds pour l’emploi stable. Les jeunes ont été les premières victimes de cette hypothèse qui a contribué à une détérioration de leur entrée sur le marché de l’emploi.

Ces emplois (CDD, temps partiel, auto-entreprenariat, etc.) ont essentiellement développé une dualisation du marché du travail qui pénalise les moins qualifiés. Ils ont aussi détourné la politique de l’emploi et de la formation d’une synergie avec les mutations de l’économie. Alors que l’appareil de formation des adultes doit plutôt garantir l’alimentation des nouveaux emplois qualifiés qui résultent des innovations et être au cœur des enjeux de la nouvelle économie (transition écologique), sa mobilisation pour préparer les moins qualifiés aux emplois les plus dégradés le conduit inexorablement à son obsolescence. De même la flexibilité du marché du travail nécessite une formation professionnelle initiale focalisée sur les savoirs transférables et les compétences transversales qui ne se limitent pas aux enseignements généraux.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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  1. Afpa Web TV – Emplois stables et emplois ... dit :

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