Une étude à mettre entre toutes les mains

Une note d’analyse de France Stratégie (n° 49 – Juillet 2016) réalisée par Nicolas Le Ru aborde la question des effets de l’automatisation sur l’emploi. Contrairement à des analyses récentes (que nous avons brocardé) annonçant des destructions massives d’emplois liées au développement des robots et de l’intelligence artificielle, l’étude de Nicolas Le Ru a l’immense mérite de rompre avec ces thèses déterministes. L’auteur souligne notamment les limites d’une approche « techniciste » des emplois (sur-dimensionnant les effets des technologies) qui ne tiendrait pas compte des contextes sociaux, organisationnels ou économiques. Le même métier ne s’exerce pas de la même façon dans des pays différents, des entreprises ou des secteurs différents…

En réalité c’est l’analyse des différentes tâches constitutives d’une activité professionnelle qui permet de distinguer celles qui pourront être automatisées et celles qui sont difficilement automatisables. Les salariés qui exercent un même métier dans des contextes différents ne réalisent pas exactement les mêmes tâches. Par ailleurs, l’auteur conforte les analyses qui soulignent la complexification de l’exercice des métiers et la tendance à concentrer le travail humain sur les tâches les moins facilement « robotisables ». L’intrusion des technologies dans la plupart des métiers tendent plus à les transformer qu’à les faire disparaître. Certes des activités professionnelles ont été remplacées par les machines mais sur le long terme cette tendance a aussi été porteuse de nombreux emplois nouveaux.

Mais le processus de fond réside dans cette transformation du travail qui nécessite d’avantage d’observations. En effet l’auteur évoque les limites de nombreuses enquêtes qui servent de caution aux analyses « technicistes » et s’appuient sur les déclarations des salariés. Or malgré des questions souvent pertinentes les enquêtes déclaratives se heurtent à l’indicible et surtout à la difficulté d’interprétation des réponses. Le fait que des salariés considèrent exercer des travaux répétitifs ne doit pas conduire à des conclusions lapidaires sur leur caractère automatisable. L’observation in situ fait souvent apparaître une combinaison de tâches machinales et d’actions plus aléatoires qui rendent l’automatisation plus complexe qu’il n’y paraît. Par ailleurs le caractère répétitif de certaines tâches résulte aussi de modes d’organisation prescriptifs qui pourraient être utilement abandonnés pour laisser place à plus d’autonomie et de responsabilisation des salariés.

L’auteur souligne également qu’il y a de plus en plus d’emplois peu automatisables : « leur nombre a augmenté de 33 % en 15 ans, passant de 6,9 millions en 1998 à 9,1 millions en 2013. Dans le même temps, on compte 200 000 emplois automatisables de moins qu’en 1998. ». Cet éclairage permet aussi de relativiser les thèses sur la polarisation des emplois qui entretiennent le scénario d’une augmentation tendancielle des emplois très peu qualifiés au détriment des qualifications intermédiaires. De même l’interpénétration en termes de compétences entre les emplois de service et les emplois industriels tempère les schémas d’une automatisation déferlante.

Bref une étude roborative qui nécessite des prolongations en termes d’observations concrètes des différents processus de transformation des métiers, d’appropriation des systèmes automatisés par les salariés et d’organisations du travail innovantes.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

http://www.strategie.gouv.fr/publications/leffet-de-lautomatisation-lemploi-quon-sait-quon-ignore

 

 

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