Subir ou maitriser le numérique ?

La diffusion du numérique déstabilise les modèles organisationnels verticaux, pyramidaux et centralisés qui traduisent l’attachement à une division du travail obsolète. Elle remet également en cause les références du compromis qui fonde notre droit social issu de l’après-guerre. A force d’avoir dissocié l’économique, l’éducatif et le social, l’action publique se retrouve sans repères opérationnels face aux illusions technicistes qui portent aux nues le numérique comme solution aux problèmes de la société. Certains consultants évoquent même la notion de « civilisation numérique » comme si il y avait une civilisation de la machine à vapeur…

Les théories béates qui n’interprètent les évolutions techniques que comme des processus unilatéraux qui s’imposent aux relations sociales ont décidément la vie dure. Pourtant mille exemples viennent nous montrer que l’informatique, selon les choix organisationnels mis en œuvre (donc des décisions humaines et collectives), a amélioré ou aggravé les conditions de travail. Le mythe des technologies autonomes alimente également les thèses qui voudraient émanciper l’Homme du travail en combinant réduction massive du temps de travail et revenu universel. Cette triste utopie s’inscrit dans le droit fil du « droit à la paresse » de Paul Lafargue (1880) pour qui le travail était :  « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique »… Ainsi les progrès de l’intelligence artificielle ou de la robotique ne sont interprétées par ces courants que comme opportunité d’échapper au travail (par nature aliénant et pénible) et non comme moyen d’en améliorer l’exercice ou l’intérêt[1].

La sourde capitulation qui sous-tend ces analyses déterministes ne semble plus étonner personne comme si les innovations technologiques étaient par nature antagoniques aux innovations sociales. La participation au développement économique serait, selon ces thèses, le versant obscur de l’activité humaine, ce dont il faudrait se débarrasser par tous les moyens pour accéder au nirvana du temps libre… Dans cette affaire la formation est prise en otage : critiquée lorsqu’elle souhaite accompagner les modernisations et les innovations du système productif, saluée lorsqu’elle favorise l’émancipation des individus du travail… Une approche déminée par John Dewey (notre photo) dans son ouvrage de 1916 « démocratie et éducation »[2] : « (…) l’éducation qui a le plus directement en vue le loisir doit renforcer autant que possible l’efficacité du travail et la satisfaction qu’il procure et (…) l’éducation dont l’objectif est le travail doit faire acquérir des habitudes affectives et intellectuelles permettant de jouir plus pleinement des loisirs. »

Les préconisations d’il y a un siècle de John Dewey restent toujours en friche. La formation professionnelle a été réduite à des objectifs étriqués et l’enseignement général s’est dédouané de sa contribution au développement économique laissant le champ libre aux gestionnaires à courte vue. C’est ainsi que les innovations technologiques demeurent trop souvent dissociées des enjeux éducatifs et formatifs et des innovations sociales et organisationnelles. Une situation qui alimente le désengagement professionnel des salariés, le pessimisme des chômeurs et les thèses sur la fin du travail humain.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA.



[1] Des millions de salariés travaillent déjà à temps réduit sur une année que ce soit par le temps partiel hebdomadaire, les emplois intermittents, les CDD ou l’intérim ! Ils seront heureux de savoir qu’ils sont en avance sur leur temps et qu’ils sont les modèles d’une future société des loisirs.

[2] Réédition Armand Colin – 1975.

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