Spécialisation, polyvalence et multi-tâches…

Les réseaux sociaux sont prolixes d’informations succinctes qui se veulent scientifiques et conduisent à des conclusions surannées. Sont citées des études qui mettent à mal le mythe d’un cerveau « multi-tâches » comme celle conduite à l’université de l’Utah par le docteur J. Watson qui constate que sur un échantillon de 200 personnes, seuls 2,5% des sujets sont réellement « multitâche » tandis que les autres demeurent « mono-tâche » : « Lorsque l’on réalise deux tâches en même temps, il en résulte une compétition pour accaparer les ressources limitée du cerveau » explique le docteur Watson. Une psychologue canadienne, Rose-Marie Charest, dénonce l’illusion d’efficacité du fait de pouvoir répondre à de multiples sollicitations. Pour ces experts l’être humain n’est capable que de traiter efficacement une tâche à la fois. Selon une étude de l’Inserm le cerveau humain ne serait en capacité de coordonner que deux tâches à la fois. Dès que le nombre de tâches à effectuer passe de 2 à 3, le taux d’erreurs augmente de manière exponentielle, en même temps que le temps de traitement. Les sujets doivent alors abandonner une des trois tâches pour se concentrer sur les deux autres. Le cerveau n’arrive plus à traiter efficacement au-delà de deux tâches. Les personnes s’engageant dans des actions simultanées seraient donc confrontées à des risques de défaillance multiples en termes de concentration et de contrôle de la bonne exécution des tâches.

Ces constats sont, en réalité, connus de façon empirique depuis longtemps (il vaut mieux éviter de faire plusieurs choses en même temps) mais peuvent aboutir à des conclusions hasardeuses. De nombreuses activités combinent de façon efficace des tâches simultanées de différentes nature : conduire une voiture sollicite de l’attention, de l’habileté psychomotrice et des reflexes. De nombreuses tâches routinières peuvent être auto-contrôlées et permettre à la pensée de poursuivre des objectifs spécifiques ou d’échanger avec un tiers.

Mais là n’est pas la question de fond. L’insistance sur l’efficacité liée au fait de se concentrer sur une seule tâche à la fois ne doit pas conduire à rééditer les dérives consistant à spécialiser les personnes dans des activités « mono-tâches » répétitives.

C’est la variété des tâches successives qui rend le travail intéressant et enrichissant. C’est cette variété qui permet d’ailleurs de dépasser le travail prescrit et doser ses efforts en temporalité et en intensité. Plus le travail est parcellisé, répétitif et monotone plus il engendre une atrophie des potentialités de développement et d’apprentissage.

Ces éclairages doivent conduire à des organisations du travail qui évitent la concentration des injonctions et la multiplication des tâches dans des délais courts. Ils doivent également amener à un développement des compétences d’organisation dans les formations professionnelles. Nombre de salariés semblent, en effet, peu préparés à organiser leur travail dans le sens d’une auto-préservation de leur santé et d’une économie de leurs efforts. Nombre d’employeurs n’en savent pas plus sur la meilleure façon d’optimiser le travail de leurs salariés. La France fait partie des lanternes rouges de l’Europe en matière de mauvaises conditions de travail. Et la diffusion du numérique exacerbe l’illusion des sollicitations multiples comme modalité d’augmentation de l’efficacité au travail ! Les professions « intellectuelles » sont ainsi de plus en plus concernées par l’usage intensif et permanent des TIC (informations invasives à faible valeur ajoutée, voire sans intérêt) sans que l’on constate une amélioration de la qualité de leur travail.

Ces questionnements doivent être intégrés dans les travaux relatifs aux organisations de travail mais aussi dans les préoccupations des systèmes de formation professionnelle. En effet la formation professionnelle a un rôle à jouer dans la sensibilisation aux conditions qui favorisent une efficacité professionnelle respectueuse de la santé physique et mentale des salariés.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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