Travail humain et égarements technicistes

Notre société n’est pas parvenue à refonder le rapport au travail tel qu’il a été remodelé durant la phase d’industrialisation du système capitaliste. Le machinisme, la parcellisation des tâches, l’hyper-division du travail, la concentration de la main d’œuvre dans les usines ont été considérées comme des modalités pérennes d’organisation du travail humain et comme le fondement du salariat. Les innovations techniques se sont ainsi encastrées dans une conception où l’homme était subordonné à la machine, voire un rouage parmi d’autres de la machinerie… Malgré les constats sur les limites d’une telle approche technico-organisationnelle du travail, la phase post-taylorienne va rééditer cette dérive consistant à interpréter les innovations technologiques comme autant de moyens de remplacer le travail humain. Soit sous l’angle d’une productivité accrue, soit au nom d’une libération du salarié des tâches considérées comme dégradées, répétitives ou aliénantes…

Face aux questions de l’amélioration des conditions de travail et de l’intérêt au travail, la réponse techniciste consiste à concevoir des machines qui absorbent les dimensions jugées (par qui ?) « pénibles » du travail humain et à préserver les parties « nobles » qui curieusement deviennent insupportables (montée du stress, du burn out, etc.) lorsqu’elles se voient isolées, autonomisées et rendues dépendantes des machines (de l’ordinateur au robot).

Les compétences de réflexion, d’analyse, de création, d’organisation, d’expertise, de conduite de projet, etc. qui semblent bien plus « intéressantes » (pour des « élites » hors-sol) que les compétences de gestion, de production, d’exécution de tâches routinières, de comptabilité, d’effort physique, de pilotage de machines, de maniement d’outils, etc. perdent de leur portée et de leur sens dès qu’elles se déconnectent de la maitrise de leur socle technique…

C’est ne rien comprendre à l’intérêt du travail que de le déconstruire en fonctions séparées comme si le cuisinier pouvait se contenter d’inventer des recettes sans les réaliser lui-même en les confiant à un sous-traitant ou une machine… De ce point de vue le travail de l’artiste ou de l’artisan (les intelligences de la main) demeure le fil conducteur du chemin à suivre pour organiser intelligemment et humainement le travail.

C’est en partant de la façon dont on peut adapter la machine à l’homme qu’on parvient à concilier l’économique et le social qui est, à priori, la ligne de conduite de tout système démocratique. Or c’est sur ce point que la démocratie a failli en ne pénétrant pas la sphère des organisations de travail et des innovations technologiques laissées aux mains des courants technicistes archaïques. Des courants qui ont, par ailleurs, démultiplié les options destructrices de notre environnement. Si bien que le système productif actuel cumule l’altération des conditions de travail et celle des conditions de vie. Or les mauvaises conditions de travail favorisent le désengagement des salariés ce qui rend très difficile leur contribution aux enjeux environnementaux qui sont renvoyés aux mêmes « experts » technicistes !

La fuite en avant dans les innovations techniques nous conduit à des options sociales plutôt aberrantes en rupture avec des avertissements anciens mais toujours d’actualité : « Naguère, les ingénieurs recherchaient seulement les nouveautés techniques : machines plus efficaces, procédés nouveaux. Aujourd’hui, l’expérience leur a appris qu’il était au moins aussi important de porter intérêt à l’homme qui fait le travail et aux communications entre l’homme et la machine. » (André Ombredane et Jean Marie Faverge, « l’analyse du travail », PUF, 1955). 60 ans après, les façons de conduire les modernisations du système productif persistent dans la mise à l’écart de la majorité des salariés et dans des conceptions technocratiques et court-termistes de l’économie qui ne peuvent qu’alimenter le pessimisme social et politique.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

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