Tous professionnels non salariés ?

L’économie des services voit aujourd’hui apparaître des tentatives d’organisation mercantile d’une partie de l’économie informelle. Les pratiques d’entraide ou d’échange non marchands en passant par les différentes formes de bénévolat sont confrontées à une sorte de dilemme qui découle des potentialités du numérique. La possibilité de rationnaliser tout type d’activité par l’usage des connexions et de l’interactivité permises par l’informatique (internet) permet d’optimiser les offres de service désintéressées. Or cette optimisation peut conduire à un surcroît de dysfonctionnements et de contraintes pour les personnes concernées. Certaines sociétés se sont ainsi créées autour de la prise en charge et de la résolution de ces dysfonctionnements avec comme effet une captation des pratiques sociales spontanées et leur substitution par des offres de services marchands qui se présentent comme innovants. « L’uberisation » qui est emblématique de cette tendance, consiste à tenter de gommer les aléas des services spontanés et à mobiliser une population en manque de revenus autour de services aux particuliers sans rejoindre pour autant les règles du marché et du pacte social. L’engagement de ces sociétés repose sur un pari de qualité du service garanti par les prestataires ainsi mobilisés dont une des formes consiste à recueillir l’avis des « clients » comme arme de dissuasion à l’égard de comportements « non professionnels » des prestataires.

Les activités concernées n’ont rien d’innovantes et relèvent du périmètre limité des tâches domestiques au sens large : petites réparations, prêt de véhicules personnels, « faire le taxi », préparer des repas, garde-malade, d’enfants ou de personnes âgées, cours particuliers, etc.

Une partie de ces activités a été intégrée par des sociétés de services à domicile, labellisées comme telles, certaines sont le fait de professions organisées (taxis) et d’autres relèvent du travail au noir… L’espace pour une quatrième forme d’emploi n’est donc pas extensible dans le cadre des règles de la concurrence sans occulter l’hypothèse du refus de bénévoles de s’intégrer dans un tel système mercantile. Apparemment le créneau qui s’est développé de la façon la plus significative relève de la vente en ligne d’objets plus ou moins usagés de particuliers à particuliers. L’intermédiation commerciale est ici très élémentaire, l’acheteur acceptant une certaine prise de risque quant à la qualité du produit et à des délais de livraison qui peuvent être aléatoires.

 Cet ensemble de prestations s’apparente à une sorte de marché parallèle de services et de produits qui échappent en partie aux critères dominants de professionnalisme et de qualité où chacun peut devenir prestataire à bon compte pour un revenu d’appoint. Envisager une contamination de l’ensemble des emplois concernés des services marchands (3 millions) et du bénévolat (9 millions de bénévoles) semble assez irréaliste et n’aurait que très peu de valeur ajoutée sans évoquer les conséquences sociales et économiques négatives d’un tel processus. Ceux qui rêvent d’une dissolution du salariat et de l’extension d’un nouvel artisanat débarrassé de la qualité du travail, s’illusionnent sur des formes éphémères er marginales d’activité fondées sur des « innovations » de rupture artificielles.

Le système productif dominant est coutumier de l’entretien de formes d’emploi atypiques à la marge du salariat. Certains pays développé du Sud ont d’ailleurs entretenu une économie parallèle fondée sur les traditions familiales ou de voisinage. Quant au travail au noir il s’est maintenu dans de nombreux secteurs. Certes, le numérique facilite l’émergence et la diversification de ces formes et modalités d’emploi atypique mais il favorise aussi la consolidation et le renouvellement du salariat comme l’illustre le télétravail et tous les projets qui se mettent en œuvre par les réseaux du net. Dans cette recomposition du salariat l’intégration des fonctions formatives et apprenantes n’est pas le moindre exemple de sa revitalisation.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

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