Les robots contre l’emploi ?

Quelques articles lapidaires et apocalyptiques sur le danger que représenterait le développement des robots pour l’emploi méritent quelques rappels salutaires. Tout d’abord les innovations technologiques amplifiées à partir de l’ère industrielle (il y a deux siècles !) n’ont fait que multiplier quantitativement et qualitativement  tous les types d’emplois de la conception à l’exécution… Plus concrètement le parc de robots industriels installés dans les entreprises allemandes (162 000) est 5 fois plus important que chez les entreprises françaises (34 000) et le moins que l’on puisse dire est que cela n’a pas nuit à l’emploi chez notre voisin ! Enfin la robotisation, comme toutes les innovations technologiques, n’obéit pas à un schéma organisationnel pré-déterminé et peut prendre des formes différentes et antagoniques par rapport aux enjeux sociaux, organisationnels et économiques.

La question de la robotisation d’une partie des tâches humaines n’est pas une question nouvelle puisqu’il s’agit du rapport hommes/machines où il s’agit à chaque avancée technologique de remettre à plat la complémentarité des apports humains et les apports de la machine. Chaque progression des fonctions de la machine est un moteur d’interpellation des potentiels humains. En fait, c’est la question de l’intérêt du travail qui est au cœur de la robotisation et de la « cobotisation » (développement de machines collaboratives conçues pour travailler en permanence avec l’homme). Impulser et piloter les innovations technologiques sans les articuler avec des innovations organisationnelles et sociales contributives à l’amélioration de la qualité de vie au travail mais surtout de l’intérêt du travail est une hérésie.

Ainsi Airbus a opté pour plusieurs types de cobots qui partagent le même environnement de construction des avions que les opérateurs en utilisant les mêmes outils. Un avion (comme un bateau) ne peuvent pas être construits par des robots stationnaires d’une ligne de production, dans ce cas, les cobots permettent de réorganiser le travail des opérateurs et d’améliorer la productivité. Une collaboration humains/cobots efficace et sécurisée s’organise ainsi autour des capteurs, de l’intelligence embarquée et de la puissance de calcul. Par ailleurs, toute une panoplie de robots et de cobots (par exemple les exosquelettes) est en train d’occuper le champ des tâches pénibles non répétitives qu’il est inutile de continuer à confier à des salariés.

Mais ce qui est en jeu depuis le développement de l’informatisation et des microprocesseurs, c’est l’accroissement non pas de la simple force physique des opérateurs mais l’augmentation des capacités propres au cerveau humain : la mémoire, la prise de décision, l’analyse rapide de situations complexes, etc. Or c’est le partage entre la puissance du cerveau humain et celle des cobots « intelligents » qui est le vecteur d’une innovation plus sociale et organisationnelle que technique. Au-delà des tâches industrielles classiques, les chercheurs réfléchissent à d’autres activités de collaboration, en particulier pour développer les capacités d’apprentissage des cobots. Des chercheurs de l’Institut italien de technologies et de l’Institut de robotique et d’informatique industrielle de Barcelone (Espagne) ont développé un robot capable de collaborer pour construire des meubles. Les démonstrations, qui servent à l’apprentissage du robot, sont codées en tant que tâches statiques paramétrées sur un système dynamique, les caractéristiques physiques du robot étant modifiées tout au long de l’exécution de la tâche, le cobot peut alors apprendre par imitation et surtout s’adapter. Il suffit à l’utilisateur de saisir le bras du robot et de lui montrer la façon dont il doit bouger. Grâce aux progrès techniques en termes d’autonomie, d’intelligence artificielle, et de puissance de calcul, les cobots apparaissent comme des machines collaboratives fiables et efficaces.

L’option des humanoïdes dans toute une série d’activité de services aux personnes semble également prometteuse en termes de division du travail entre machines et humains . Par exemple ils ne risquent pas de blesser leur entourage grâce à un revêtement mou, leurs capteurs leur permettent de surveiller leur environnement et leur apparence sécurise les personnes fragiles (enfants, personnes âgées, autistes).

Ces innovations technologiques sont pensées dans une logique de complémentarité homme/machine qui n’empêche pas des approches antagoniques (avec des versions intermédiaires). Pour certains concepteurs il faut développer une lecture nouvelle des activités professionnelles afin d’améliorer le contenu des tâches assurées par les opérateurs et concevoir un apport complémentaire des cobots autour de tâches difficiles à réaliser par un humain. Cette approche nécessite de combiner ergonomie, innovation organisationnelle, ingénierie mécatronique et un certain imaginaire. Elle suppose aussi de rompre avec une tradition ancrée dans l’industrie où l’homme est considéré comme un élément parmi d’autres des productions mécanisées et donc en concurrence avec les machines en termes de précision, de rapidité, de fiabilité du geste professionnel. Dans cette approche l’organisation du travail n’intègre pas l’intérêt du travail par les salariés et si les humanoïdes s’avèrent plus efficaces que les hommes sur les mêmes process de travail on demeure dans le scénario d’un remplacement de l’homme par une machine. La présentation récente d’une vidéo montrant les robots accomplissant les mêmes exercices de relaxation que les ouvrières d’une usine japonaise est illustrative de la persistance à considérer l’humain comme une machine et comme un miroir pour les robots humanoïdes. Le débat sur la robotisation est donc ouvert et permet d’envisager des scénarios plutôt contrastés en termes de qualité du travail.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

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