Le non salariat, une sphère duale et ambivalente…

En dehors du secteur agricole, on compte environ 2,5 millions de personnes exerçant une activité non salariée dont 588 000 auto-entrepreneurs[1]. Cette zone d’activité, fortement présente dans l’économie des services, pèse 10 % de l’ensemble des emplois et s’avère extrêmement composite en termes de contenus de travail et de revenus : de 450 euros mensuels en moyenne pour les auto-entrepreneurs à 8500 euros pour les professions juridiques et comptables (des activités en baisse). 1/3 des auto-entrepreneurs assurent aussi une activité salariée et ce statut se développe largement comme revenu d’appoint ou revenu minimum.

Loin d’être un domaine porteur de nouvelles formes de travail, le non-salariat regroupe des professions réglementées anciennes de type corporatiste et, dans une moindre mesure, de l’emploi précaire ou intermittent qu’il faudrait analyser comparativement au travail temporaire (550 000 intérimaires) qui bénéficie d’un cadre juridique plus solide et d’une dimension de professionnalisation plus marquée.

En réalité une minorité de personnes très qualifiées ou expertes peuvent privilégier un statut d’auto-entrepreneur qui leur permet d’échapper à une certaine subordination. Mais pour la majorité, derrière l’apparence de l’indépendance ou d’une identité autonome, le statut d’auto-entrepreneur, en forte progression depuis 2009, ne marque guère une avancée de notre contrat social. D’une part les indépendants « classiques » pèsent encore près de 2 millions d’emplois et offrent un éventail d’activités très large. On y retrouve les secteurs traditionnels de l’artisanat et du commerce indépendants (648 000 emplois), les services aux personnes (restauration, spectacles, formation, coiffure, etc.) qui représentent 333 000 emplois, les services aux entreprises (359 000 emplois environ) qui relèvent essentiellement de domaines réservés et protégés (juridiques et financiers) et les professions indépendantes de la santé et du psycho-social (363 000 emplois dont 163 000 médecins et dentistes). L’espace pour les auto-entrepreneurs est de fait assez limité.

En ce qui concerne le revenu, les indépendants « classiques » sont marqués par un poids important des haut revenus (25 % perçoivent plus de 4040 euros mensuels et 10 % plus de 7440 euros) qui masquent d’ailleurs les faibles revenus des autres professions auxquels il faut ajouter la grande majorité des auto-entrepreneurs dont 90 % gagnent moins de 1200 euros par mois (25 % ont gagné mois de 80 euros mensuels).

S’il est vrai que le statut protégé des Fonctions Publiques (5,4 millions d’emplois) et le CDI (15,9 millions d’emplois dans le secteur privé et associatif) possèdent des effets pervers en termes de précarisation et de chômage de longue durée d’une partie non négligeable des actifs (6 à 7 millions de personnes environ), l’option de l’auto-entreprenariat s’inscrit plutôt dans une logique de diversification des formes de sous-traitance et de précarisation de certaines activités et non dans un registre d’innovation sociale contributive au progrès économique, à la revitalisation des territoires et aux évolutions professionnelles. Les activités concernées sont d’abord caractérisées par la possibilité d’être exercées indépendamment des collectifs de travail. Or ces collectifs caractérisent une grande partie des secteurs économiques encore liés à la division du travail, la coordination et les complémentarités des tâches et des fonctions, la coopération et la dynamique collaborative. L’essor des réseaux sociaux dans le champ professionnel montre d’ailleurs que la grande majorité des actifs demeure attachée à cette dimension collective qui, de fait, repose pour l’instant sur le salariat.

Mais l’attractivité de l’auto-entreprenariat témoigne aussi de démarches personnelles désireuses d’autonomie et d’initiative qui sont autant de manifestations de compétences insuffisamment reconnues et valorisées. Ainsi le développement de la pluriactivité qui caractérise une partie de l’auto-entreprenariat et qu’impose souvent le temps partiel contraint  et les bas-salaires, est aussi un vecteur non négligeable de polyvalence et d’employabilité à ne pas mésestimer du côté des recruteurs. Sous cet angle le statut d’auto-entrepreneur doit plus être considéré comme une modalité d’emploi transitoire que comme une finalité.

Paul Santelmann, directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

 



[1] Insee Première n° 1562 – Juillet 2015

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