Redéployer les allégements de charges vers les qualifications intermédiaires…

La Fabrique de l’industrie (http://www.la-fabrique.fr/) a publié une étude méritoire[1] sur la question des exonérations de charges. Cette analyse vient consolider les hypothèses favorables à une politique d’appui au développement des emplois qualifiés intermédiaires. Jusqu’à présent la politique suivie était centrée sur l’allégement des charges sociales sur les bas-salaires visant à ralentir la diminution du nombre d’emplois peu qualifiés afin de faciliter l’accès ou le retour à l’emploi des chômeurs peu qualifiés. En fait cette option a entretenu la confusion entre bas-salaires et emplois peu qualifiés (or nombre d’emplois faiblement rémunérés nécessitent plus de compétences qu’il n’y paraît), d’autre part une grande partie des emplois peu qualifiés est occupée transitoirement par une population diplômée ou entretient une politique ambigüe pour laquelle  les immigrés seraient prédestinés à exercer les emplois les plus dévalorisés. Dans les faits, le chômage de longue durée des moins qualifiés n’a cessé de progresser depuis les années 80.

Quant à l’impact économique d’une politique qui consiste en fait à entretenir le caractère archaïque de certains secteurs, il n’est pas non plus très évident d’autant plus qu’il est assez difficile de faire le lien de cause à effet entre les allégements de charges et le nombre d’emplois peu qualifiés qui découle d’abord de choix organisationnels.

L’alternative qui consisterait à alléger les charges sociales dans les secteurs soumis à la concurrence internationale se heurte, quant à elle, au droit européen de la concurrence. La seule option réaliste consiste à alléger les charges pesant sur le coût des salaires intermédiaires, c’est-à-dire entre 1,6 et 3,5 fois le SMIC. Le scénario développé par l’étude compare cette proposition à l’allégement du même montant portant sur les salaires inférieurs à 1,6 SMIC. Selon cette comparaison l’industrie manufacturière bénéficie de 1,5 milliard d’euros d’allégements si la mesure est ciblée sur les bas salaires et de 2,05 milliards si elle est dirigée sur les salaires intermédiaires. Sur une période de 10 ans cela représente plus de 5 milliards d’euros…

En termes de valeur ajoutée, un ciblage sur les salaires intermédiaires diminue les importations et augmente les exportations, améliorant donc le commerce extérieur… En termes d’emplois, les allégements sur les salaires intermédiaires créent 73 000 emplois supplémentaires au bout de 10 ans, dont 30 000 dans l’industrie. Des allégements sur les bas salaires créent à peu près le même nombre total d’emplois au bout de 10 ans. Bien entendu, les secteurs qui ont massivement recours à de la main-d’œuvre faiblement qualifiée sont plus particulièrement avantagés dans ce second cas, le commerce et l’hôtellerie-restauration notamment. Par contre un ciblage sur les salaires médians crée 8 000 emplois de plus dans l’industrie qu’un ciblage sur les bas salaires, 4 000 dans les services aux entreprises, 4 000 dans les services mixtes, 1 000 dans le secteur des transports… En revanche cela crée 20 000 emplois de moins dans le commerce, dans l’hôtellerie et la restauration et dans le secteur de la construction (ce dernier secteur mérite d’être mieux expertisé).

L’économiste Pierre Cahuc conteste l’étude de la Fabrique de l’industrie avec des arguments démentis par les trente dernières années et qui consistent à justifier la nécessité de développer des emplois peu qualifiés à l’attention des 40% des chômeurs qui n’ont pas de diplôme comme si ces chômeurs n’étaient pas capables de progresser professionnellement ! Pour Louis Gallois, le président de la Fabrique de l’Industrie, : « Si l’on considère que les chômeurs sont en moyenne moins qualifiés que le reste de la population et qu’il faut donc en priorité faire bénéficier les bas salaires des allégements de charges, cela revient à entretenir à terme cette non-qualification. Ce n’est pas une voie favorable ni pour les uns ni pour les autres ». En fait, créer rapidement des emplois peu qualifiés freine la compétitivité, dévalue les politiques de formation professionnelle et entrave le développement d’emplois mieux payés. « La productivité a tendance à baisser lorsqu’on fait bénéficier les bas salaires d’allégements de charges, alors que, lorsqu’ils sont concentrés sur les salaires intermédiaires, on tire vers le haut la structure des salaires », explique Gilles Koléda.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA



[1] Gilles Koléda, Allégements du coût du travail : pour une voie favorable à la compétitivité française, Paris, Presses des Mines, 2015.

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