« L’Ubérisation » de la formation continue ?

Les plateformes collaboratives d’apprentissage initiées par les MOOC ou la logique des « classes » inversées ouvrent la voie à une synergie beaucoup plus déstabilisatrice des modèles organisés de formation en formation postscolaire. Si la formation initiale peut maintenir des cadres minimum qui préservent le rôle des corps enseignants et un cadre de certification des enseignements, le système organisé de formation continue qui ressemble à une usine à gaz réunit toutes les conditions pour l’apparition de réseaux collaboratifs autogérés de partage des savoirs mais aussi d’un processus déjà entamé de réinternalisation des fonctions formatives au sein des entreprises. Est-ce pour autant une voie royale pour une « ubérisation » de la formation professionnelle ?

Un simple gestionnaire de plateforme numérique pourra et peut, par thématique disciplinaire ou domaine technico-professionnel, organiser des communautés d’échanges de savoirs d’une façon méthodique. Chacun est porteur d’expérience et d’expertise mais ne dispose pas des canaux de leur transmission et surtout de leur agrégation dans des cadres d’apprentissage plus collectifs. Quelques ingénieurs pédagogiques rompus à la didactique, aux formatage pédagogique des contenus, à la compréhension des mécanismes d’efficience cognitive et de tous les phénomènes de décrochage ou de démotivation, peuvent devenir les assembliers des questionnements des uns et des apports des autres sous le contrôle collectif et cognitif de la communauté.

Ces démarches prennent tout leur sens non pas pour se substituer aux Universités ou aux opérateurs de formation mais pour devenir des espaces de ressourcement pour les salariés à la fois sous l’angle des projets d’entreprise mais aussi pour les projets professionnels personnels. La valeur ajoutée de ces plateformes réside dans leur adaptation en temps réel à toutes les évolutions et innovations relatives à un domaine qu’il soit professionnel ou de recherche. Le principal problème posé est celui de la canalisation des flux et des interactions afin d’éviter la submersion du collectif et l’émergence d’une minorité occupant le terrain des questionnements, des informations ou des réponses… Bref la constitution de communautés apprenantes et collaboratives ne va pas de soi et suppose une ingénierie d’organisation et de régulation possédant une combinaison de compétences en matière d’usage pédagogique du numérique, d’ergonomie des fonctions et des espaces et surtout d’évaluation de l’efficience des processus d’apprentissage.

Or l’appareil de formation professionnelle continue ne dispose pas des moyens d’une telle évolution notamment en ce qui concerne leurs apports envers les publics faiblement qualifiés. La dispersion de cet appareil composé de milliers de micro-structures et de formateurs précaires, témoigne d’une dégradation qui ne crée ni les conditions d’une modernisation rapide ni les éléments pour une rentabilisation de type « Uber »… On est loin du rêve d’une « ubérisation » de la formation essentiellement fondée sur une fonction d’intermédiation « neutre » supposée favoriser la relation client/fournisseur. Escamoter la dimension pédagogique et didactique de ces modalités de formation fait partie des illusions technologiques dont le principal effet est d’entériner la fracture numérique, les discriminations et les stigmatisations d’une partie de la population considérée comme inapte aux innovations et aux modernisations. La béatitude à l’égard de modalités supposées démocratiser l’accès aux savoirs sans investissement sur les méthodes pédagogiques est en train d’alimenter les populismes qui surfent sur la critique des élites « hors-sol ». L’usine à gaz évoquée au début de cette chronique n’est pas un simple trait d’esprit, il est temps de remettre les pieds sur terre ne serait-ce qu’en concevant les dispositifs de formation avec les principaux intéressés et non en mobilisant des représentations sociales hors de propos…

Paul Santelmann, Directeur de la Veille  »emploi & qualifications » à l’AFPA

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