Jean ZAY et les difficultés à réformer l’école…

La mémoire de Jean Zay, ministre de l’Education nationale du Front Populaire, vient d’être évoquée à l’occasion de son entrée au Panthéon. Rappelons d’abord que la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans a été instaurée par la loi du 16 août 1936 ce qui va amener Jean Zay à tenter de refonder le système éducatif de l’époque. L’ambition de ce ministre radical a été de concilier démocratisation et élitisme ou plutôt de démocratiser l’accès aux filières élitistes. Jusque-là le modèle scolaire, construit sous la 3ème République sous l’égide de Jules Ferry, assignait comme seul horizon aux enfants des classes populaires le certificat d’études primaire. Puis une minorité d’entre eux avait la possibilité de se former dans les écoles professionnelles industrielles et commerciales mises en place en 1892 puis dans les cours professionnels qui prendront leur essor avec la promulgation du certificat d’aptitude professionnel (CAP) en 1919. Mais cet enseignement professionnel était disparate dans sa conception et son organisation et ne concernait qu’une minorité de jeunes (l’obtention du CAP concernait moins de 10 000 jeunes par an dans les années 30).

Le projet de Jean Zay sera de permettre, à partir de la 6ème, de faciliter l’accession de tous les jeunes à une des trois filières (moderne, classique ou technique) en fonction de leurs aptitudes aux études littéraires, scientifiques ou techniques. Une ambition qui supposait une orientation sophistiquée, comptable de la réussite des élèves mais aussi des réalités socio-économiques. On est loin chez Jean Zay d’une obsession consistant à systématiser l’allongement des études et d’une approche de l’enseignement professionnel comme voie de relégation : « Démocratiser l’enseignement, ce n’est pas l’encombrer, ce n’est pas précipiter vers la culture secondaire ou supérieure des milliers d’enfants et de jeunes gens à qui ne seront pas plus tard garanties les situations qu’ils croyaient pouvoir saisir à l’aide de parchemins devenus vains ; ce n’est pas augmenter le nombre des jeunes gens sans emploi et sans situation, qui fournirait des déclassés et des aigris et qui feraient courir aux institutions de liberté le grave péril auquel ailleurs elles n’ont pas survécu. C’est, bien au contraire, organiser et choisir… Nous n’avons pas inventé l’orientation, nous avons essayé de la prévoir et de l’organiser. Elle est, sous d’autres noms, le fondement même de toute société civilisée, puisqu’elle n’est pas autre chose que le désir de conduire chacun à sa place et de permettre à l’Etat moderne de faire de ses enfants ce que la nature a permis qu’ils puissent devenir. » [1]

Les ambitions de Jean Zay vont cependant se heurter à plusieurs obstacles : l’absence d’une conviction forte et homogène de la gauche et des syndicats, la réticence d’une grande partie du patronat à toute ambition éducative pour les futurs ouvriers et les femmes et l’existence d’un sous-secrétaire d’Etat à l’Enseignement Technique, Hyppolyte Luc, défenseur d’une autonomisation de l’enseignement professionnel. Une conception liée au rôle historique joué par le Ministère de l’Industrie et du Commerce dans le développement des écoles professionnelles. Pour Hyppolyte Luc l’enseignement professionnel était porteur d’une culture propre liée à son rapport à l’économie et à sa finalité consistant à fabriquer une élite ouvrière. Une théorie, peut-être séduisante sur le papier, mais qui ne trouvera aucun relais du côté des représentants du monde professionnel. En définitive la filière technique et professionnelle ne trouvera pas sa place dans les réformes successives de l’école qui suivront et elle constitue encore aujourd’hui le nœud gordien de notre système éducatif.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

 



[1] “ Conférence à l’Union Rationaliste du 29/11/1937 ” cité par Bernard Charlot et Madeleine Figeat (1985). Histoire de la formation des ouvriers – éditions MINERVE.

 

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