La fabrication des « élites »…

Les polémiques relatives à la réforme du collège et de ses programmes se sont focalisées sur la meilleure façon de fabriquer des élites sans nuire à la réussite de tous les élèves. Sans trop entrer dans la question des remèdes à une telle ambition, les termes du débat méritent quand même d’être éclairés à la lumière des transformations sociales et économiques. La conception surannée qui faisait dépendre le sort de la société d’une élite plus ou moins éclairée semble toujours en vigueur. Cette vision du monde repose sur la conviction, maintes fois démenties, que seule la qualité des professions et fonctions supérieures garantit la performance collective.

Or il n’y a pas besoin d’études sociologiques approfondies pour constater que chaque groupe social ou professionnel (des dirigeants aux salariés exerçant les activités les plus modestes) est composite en matière de compétences. En fait il n’y a guère de raisons pour que la notion d’élite se limite au pré-carré des décideurs ou des chercheurs. Elle devrait, dans une société démocratique, concerner l’éventail des fonctions et des métiers qui concourent au développement social et économique. A moins de promouvoir le retour à un modèle de société fondé sur une dichotomie entre dirigeants et exécutants et une hiérarchies de castes socio-professionnelles, l’école se doit à la fois d’encourager l’excellence dans l’éventail des fonctions et des métiers existants mais aussi de contribuer aux conditions qui permettront à chacun de pouvoir évoluer socialement et professionnellement durant leur vie active.

Ces deux objectifs ne sont pas incompatibles, ils sont même intrinsèquement complémentaires car aucun système éducatif ne peut prétendre assurer à chaque élève une affectation au plus haut de l’échelle sociale au sortir de l’école (d’autant plus que le chômage de masse vient même déstabiliser la possibilité pour les jeunes sortants du système éducatif d’avoir un emploi rapidement).

L’excellence dans la diversité des activités qui caractérisent la vie adulte suppose que l’on fasse disparaître les filières de relégation qui voudraient que la promesse d’une réussite sociale et professionnelle ne passe que par l’enseignement général. La réhabilitation de l’enseignement professionnel est à ce prix et nécessite que les cultures techniques ne soient plus ostracisées et considérées comme des ersatz du monde des savoirs. Trop de métiers de l’industrie, de la construction ou des services sont déconsidérés à la fois sous l’angle des savoirs et sous l’angle des perspectives d’évolution. Chaque métier peut être exercé avec excellence et c’est cette excellence qui sera le gage de perspectives d’évolution professionnelle. La dévalorisation des métiers est un facteur de dissuasion en matière d’engagement professionnel et de déqualification des métiers en question. En cela l’apprentissage où les communautés de travail sont partie prenante de la formation des jeunes est un modèle plus vertueux qu’un enseignement professionnel enfermé dans la sphère scolaire. Enfin l’exacerbation du débat autour de la formation initiale témoigne d’une sous-estimation de ce qui se passe dans la vie adulte où l’on peut continuer à se développer, à apprendre, à comprendre et à acquérir des compétences qui ne se construiront jamais à l’école ou à l’université.

Dans les années 80, le chômage des jeunes révéla la difficulté du système scolaire français à répondre à la nouvelle situation autrement que par la massification du deuxième cycle secondaire général et technologique et l’allongement des études. Le mot d’ordre de 80 % d’une classe d’âge au niveau du BAC fut la traduction de cette fuite en avant qui consistait à conserver les mêmes fondamentaux scolaires pour des objectifs radicalement différents ! Or cet objectif était censé revitaliser l’enseignement secondaire mais supposait un dépassement du clivage culturel et social entre filière générale et filière professionnelle. A l’époque, un des spécialistes de l’enseignement professionnel s’était exprimé, à l’occasion des journées de l’AECSE de décembre 1987, sur le sujet : « Que mettre dans les programmes d’un tel niveau ? Le débat est immense : une poussière de savoirs spécifiques ? Quelques savoirs formalisés (informatique, productique, électronique, économique) ? Quelques méthodes de toujours (méthode scientifique, résolution de problèmes) ? Nous nous limiterons ici à quelques points qui devront d’une façon ou d’une autre apparaître dans une formation de base de niveau baccalauréat : l’économique (certainement), le traitement de l’information (l’information « matériau » nouveau), la systémique (recherche de l’interaction des causes et des effets) dont nous ferons volontiers une philosophie des conséquences (scientifiques, technologiques, écologiques, économiques, sociales, sociétales) d’une décision, le design (peut-être) comme méthodologie générale de valorisation d’un produit, l’évolution de l’organisation, la communication graphique (non verbale). Et pour l’idéologie, l’entraînement  à de nouvelles attitudes relationnelles (partenariat, cogestion, autogestion, entreprenariat) avec, bien entendu, la dimension historico-évolutive, composante obligée de toute culture. »[1]

On mesure, à la lecture de ces préconisations, le côté archaïque de nos débats (le latin !!!) et la distance entre l’enseignement professionnel qu’une grande partie des élèves devront de toute façon rejoindre et les défis des univers du travail à l’heure de la mondialisation et du numérique… Ces orientations ont, de plus, le mérite de fixer, dans un système d’apprentissage et de coopération entre centres de formation et entreprises, les ambitions et les finalités des centres de formation.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

(1) Deforge, Yves. (1992) « Rapports entre systèmes de production et systèmes d’acquisition », in   Morali, Dauvisis et Sicard (dir.), Culture technique et formation – Edité par Presses Universitaires de Nancy, page 220.

 

Tags:

Un commentaire pour “La fabrication des « élites »…”

  1. CRISTOL dit :

    Bonjour et merci pour ce papier particulièrement bien écrit
    Ce sujet est au coeur de mes travaux de thèse sur » La fabrique des managers : identité et rapports aux savoirs »
    https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00834438/document
    Dans cette thèse j’explique les liens entre la façon dont les dirigeants apprennent et sont enseignés, la façon dont ils intègrent des repères en matière de rapports aux savoirs et le contre coup sur les décisions de formation qu’ils sont ensuite amener à prendre.
    J’ai ensuite poursuivi la recherche avec l’ouvrage « Humaniser la formation des dirigeants : vers un leadership démocratique » pour alerter sur un manque de leadership éducatif et de capacité de sortir de schémas de reproduction qui ruine petit à petit cohésion sociale et imaginaire collectif http://4cristol.over-blog.com/2014/12/humaniser-la-formation-des-dirigeants-vers-un-leadership-democratique.html
    Il serait plus que temps d’apprendre autrement et selon des repères à réinventer

Laisser un commentaire