Comment évoluent les emplois (suite) ?

Dans le dernier exercice prospectif « Les métiers en 2022 » de France Stratégie et de la DARES (groupe Prospectives des Métiers et des Qualifications), la question de la polarisation des emplois est à nouveau abordée selon une approche qui tente de confirmer les projections antérieures fondées sur l’hypothèse d’une augmentation des emplois très qualifiés et des emplois très peu qualifiés au détriment des emplois « moyennement qualifiés ». (voir ma chronique du 18/04 sur le même sujet). Selon l’exercice PMQ (scénario moyen), en 2022 les cadres et les professions intermédiaires (regroupés) pèseraient 42,5 % des emplois, les ouvriers et employés qualifiés 32,1 % et les ouvriers et employés peu qualifiés 18 %… Les indépendants, curieusement isolés, pesant 7,3 %… (page 116 du rapport).

Cette situation est présentée comme telle dans le rapport : « On observerait ainsi une relative (souligné par nous) polarisation des emplois et des qualifications (croissance de l’emploi qualifié et de l’emploi peu qualifié, au détriment des emplois moyennement qualifiés, moins marquée toutefois que dans d’autres pays européens… ».

Les données du rapport nous laissent cependant dubitatif sur ce scénario. D’une part la part des emplois peu qualifiés n’augmente pas : selon le rapport lui-même, ceux-ci pesaient 18,6 % en 1992, 19,1 % en 2002 et 18,2 % en 2012 et ils sont estimés en 2022 à 18,1 % ! D’autre part, à moins de considérer les indépendants comme peu qualifiés, on est loin du schéma d’une polarisation très marquée. En intégrant les indépendants dans le groupe des salariés moyennement qualifiés qui s’avère être les ouvriers et employés qualifiés (on comprend mal pourquoi on utilise le terme intermédiaire pour une autre catégorie), on obtient un groupe de 39,4 % bien supérieur aux 18,1 % de peu qualifiés et une pyramide inversée qui n’a guère de pertinence ! Fusionner les cadres supérieurs et les professions intermédiaires ne fait que brouiller la compréhension de la structure des qualifications.

En réalité, la façon la plus judicieuse (du point de vue des contenus d’activité et des politiques d’éducation et de formation) de présenter la structure des qualifications consiste à :

  • isoler les cadres et professions supérieures (22,2 %) correspondant aux diplômes de niveau I et II ;
  • regrouper les professions intermédiaires, une partie des employés et ouvriers qualifiés et les indépendants, soit environ 47,6 % en lien avec les diplômes de niveau III et IV ;
  • regrouper les ouvriers et employés peu qualifiés et une partie des ouvriers et employés qualifiés soit 30,2 %  (diplômes de niveau V).

Sous l’angle des compétences le groupe des employés et ouvriers qualifiés est composite : une partie des employés et des ouvriers qualifiés se rapproche des professions et qualifications intermédiaires alors qu’une autre partie est plus proche des ouvriers et employés considérés comme peu qualifiés. Il y a une césure conséquente entre les emplois de niveau V (qualifiés) correspondant au CAP et les emplois de niveau IV et IV+ (Bac professionnels et Bac techno) de plus en plus occupés par des titulaires de BTS et de DUT notamment chez les employés. On a donc une configuration qui, du point de vue des contenus de qualification et des compétences, est caractérisée par une domination des emplois intermédiaires et moyennement qualifiés… Bref, les éclairages prospectifs de France Stratégie nécessitent des pondérations et des précisions qualitatives…

Paul Santelmann, Directeur de la Veille Stratégique à l’AFPA

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