Faut-il une nouvelle filière professionnelle supérieure ?

Madame FIORASO, ex-ministre de l’enseignement supérieur, a suggéré, en décembre 2014, de créer une filière supérieure spécifique conduisant à un  » brevet professionnel supérieur » de niveau III délivré en alternance et dédié aux bacheliers professionnels. Cette proposition qui a ouvert un débat, illustre la fuite en avant que nous avons souligné plusieurs fois et qui consiste à accentuer tous les dysfonctionnements qui caractérisent les rapports entre le système éducatif, les entreprises et les nouvelles générations. Cette orientation témoigne de plusieurs contre-sens dont la mécompréhension des réalités du travail n’est pas le moindre.

La difficulté pour les titulaires de Bac professionnels de réussir dans les filières de l’enseignement supérieur court (BTS et DUT) est une réalité. Ces diplômes de niveau III sont plutôt conçus pour les bacheliers généraux ou technologiques alors que le Bac professionnel, mis en place à la fin des années 80, a été initié pour favoriser une sortie sur le marché du travail dans une logique d’élévation du niveau PROFESSIONNEL des sortants du système éducatif (jusqu’alors c’était le CAP qui jouait ce rôle).

Pour des raisons multiples (voir nos chroniques précédentes) le Bac professionnel n’a pas complètement joué ce rôle et a conduit un nombre croissant de bacheliers professionnels à poursuivre leurs études. En 2000, 17% d’entre eux poursuivaient des études post bac, en 2014 ils étaient 48% ! De plus le nombre de bacheliers professionnels augmente significativement, ce qui accentue cette tension entre l’option de sortie vers l’emploi et celle de poursuite d’études dans un contexte de chômage de masse. Or les mécanismes de massification de la poursuite d’études sont devenus des vecteurs de dévaluation des diplômes. Ainsi les titulaires de DUT ou de BTS sont désormais tentés de poursuivre jusqu’aux diplômes d’ingénieurs ou de décrocher une licence professionnelle (niveau II) ! Cette dernière option est d’autant plus paradoxale que les licences professionnelles ont été conçues pour écourter l’allongement des études des étudiants engagés dans les filières généralistes peu prometteuses en employabilité et non pour allonger le parcours des titulaires de BTS et de DUT, diplômes supposés correspondre aux besoins des entreprises ! Enfin cet investissement dans la formation initiale contribue à la stagnation de la formation qualifiante promotionnelle ou de reconversion des salariés et des chômeurs, désireux d’évoluer professionnellement en cours de carrière.

Et nous sommes devant cette incroyable situation où la dévalorisation des diplômes se conjugue avec la surqualification à l’embauche, ce qui condamne un nombre croissant de jeunes au chômage, au sous-emploi et au déclassement mais qui conduit aussi de nombreux salariés à mi-carrière au déclin professionnel.

Il est possible d’inventer et de concevoir des diplômes supérieurs de toute nature mais concentrer l’accès à ces diplômes essentiellement en formation initiale est une folie sociale et économique. 50 % des emplois en France correspondent à des niveaux de qualification qui n’excèdent pas le niveau IV ! 1/3 des emplois correspond à des qualifications intermédiaires qui relèvent d’un mixage d’acquis expérientiels (il vaut mieux déjà avoir travaillé pour les exercer) et de compétences techniques de niveau III. Ces emplois constituent donc des espaces professionnels favorables à des parcours promotionnels internes ou externes. Pourvoir ces emplois avec des jeunes « sur-diplômés » est contre-productif et alimente des tensions au sein des entreprises et chez les salariés.

Les évolutions idéologiques du monde ouvrier et technicien qui provoque l’étonnement et l’incompréhension des commentateurs politiques, résultent largement du sentiment d’impasse, de stagnation professionnelle et d’horizon bouché de nombre de ces salariés. Ce sentiment est accentué par cette non reconnaissance des acquis d’expérience que souligne le surinvestissement éducatif. En l’occurrence le recours à l’alternance, pour cette nouvelle filière, relève plus d’une clause de style que de la conviction qu’on peut apprendre aussi par le travail…

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

Tags: ,

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.