Numérique et processus d’apprentissage

Le développement exponentiel des espaces numériques d’accès aux savoirs est trop souvent présenté comme un mode de facilitation des apprentissages débarrassés de « l’encombrante » figure de l’enseignant ou du formateur et des ingénieries de formation généralement considérées comme superflues. Le numérique serait donc le vecteur de l’autodidaxie pour tous et du déclin programmé des corps enseignants. Cette modalité permettrait, en plus, de faire de substantielles économies budgétaires et d’entrer dans l’ère de l’enseignement gratuit au prix de quelques investissements préalables en plateformes autogérées par des réseaux autonomes et alimentées par des donateurs bénévoles de « savoirs compactés »… La réalité est un peu moins simpliste…

Si l’investissement dans les différents volets du numérique peut permettre des avancées singulières et significatives en matière d’apprentissage, ce n’est certainement pas au prix de l’abandon des fonctions qui structurent les enseignements et les formations organisées. Les machines, en tant que telles, n’ont jamais formé personne… Le numérique permet d’abord de concevoir des environnements d’apprentissage qui réorganisent la relation entre formateurs et formés (en clair des humains) autour de l’usage de ressources conçues de façon appropriée.

Il s’agit donc pour les formateurs (et les ingénieries de formation) de bien comprendre les avantages et les inconvénients de ces différents espaces numériques mais aussi de concevoir des ressources adaptées aux apprentissages. En soi, l’ordinateur n’est pas plus performant que d’autres supports en termes de représentation des savoirs. Il ne développe pas plus l’autonomie ou l’imagination que le livre. Il permet par contre de multiplier les connexions avec des ressources de toute nature (écrits, films, tableaux, images, informations, données et références, etc.) ce qui suppose des boussoles et des guides… Car l’accès aux savoirs (ça se saurait) n’a jamais résolu la question de l’autonomie en matière d’apprentissage. L’enseignement et la formation sont des fonctions humaines, sociales et collectives qui correspondent à des finalités et des ambitions de société qui contribuent plus ou moins à l’autonomie des personnes, à l’indépendance d’esprit, à l’envie d’appendre, de se développer, d’évoluer, etc.

Les expériences de E-learning ou des MOOC montrent que les décrochages sont nombreux et que l’efficacité dégagée par ces modalités reste à définir et à évaluer. Il faut dire que les modalités plus classiques d’apprentissage souffrent également d’un sacré déficit en matière d’évaluation de leur efficacité. Sait-on vraiment ce que le numérique est supposé résoudre comme problème non réglé par les méthodes et modalités traditionnelles ? Et pourtant personne ne conteste les potentialités pédagogiques du numérique qui est une formidable opportunité pour étudier, analyser et résoudre les difficultés d’apprentissage.

Il est donc temps d’ouvrir un chantier pédagogique visant à catégoriser les types de difficulté d’apprentissage par domaines ou compétences afin de mobiliser le numérique à bon escient. Les processus d’apprentissage sont complexes. Que ce soit dans le champ des formations destinées aux jeunes qui ont connu l’échec scolaire ou dans celui des adultes peu qualifiés, les questions de motivation, d’attention, de concentration, de mémorisation, de transfert des acquis, de réflexivité, d’apprentissage collaboratif, de durée et de rythme d’apprentissage, etc. nécessitent des éclairages tirés des observations empiriques des formateurs et des travaux des sciences cognitives. Il y a des représentations erronées et des fausses évidences à faire tomber au profit de démarches à expérimenter, à capitaliser et à diffuser. Le numérique est un révélateur des faiblesses des ingénieries pédagogiques et de la recherche en formation des adultes. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ! L’investissement numérique en formation est nécessaire mais à condition d’être articulé avec une relance des travaux sur les difficultés d’apprentissage.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

Tags: ,

6 commentaires pour “Numérique et processus d’apprentissage”

  1. charlon dit :

    bonjour

    Je suis totalement en accord avec vous sur l’investissement numérique en formation. C’est un de mes chantiers en qualité de cabinet conseil spécialisé dans ce domaine.

    Je propose d’accompagner les centres de formation sur ce nouveau chantier, notamment en formant leurs formateurs sur la création de nouveaux dispositifs de formation associant le web 2.0.
    http://interface35.blogspot.fr/2015/02/scenarisation-pedagogique-associant-le.html

    Bien cordialement,

    Séverine Charlon
    severine.charlon@gmail.com

  2. Afpa Web TV – PROD » Archive du blo... dit :

    [...]   [...]

  3. Numérique et processus d’apprentis... dit :

    [...] Le développement exponentiel des espaces numériques d’accès aux savoirs est trop souvent présenté comme un mode de facilitation des apprentissages débarrassés de « l’encombrante » figure de l’enseignant ou du formateur et des ingénieries de formation généralement considérées comme superflues. Le numérique serait donc le vecteur de l’autodidaxie pour tous et du déclin programmé des corps enseignants.  [...]

  4. Frédéric DUCASSE dit :

    Cet article a le mérite de dénoncer le discours solutionniste, bien trop récurrent chez beaucoup d’acteurs de la formation à distance, et avant eux des technologies éducatives en tout genre. Mais à vous en croire, la formation d’adultes serait dénuée de recherche pédagogique quant aux apprentissages numériques ; certes, les travaux sont peut-être encore insuffisants mais ne sont sûrement pas inexistants, ce qui commence à se percevoir aussi dans les pratiques : fonctions tutorales, construction collaborative de savoirs, transfert de compétence, engagement et persévérance, etc. Les sciences de l’éducation se sont toujours approprié l’intégration des technologies dans la formation et leur impact en matière de rapport au savoir. Il ne faut donc pas limiter ces espaces numériques à de simple modalités d’autodidaxie, même si l’on peut malgré tout déplorer que l’immense marché de la FAD s’imprègne finalement assez peu de ces recherches, pour transformer des innovations technologiques en processus pédagogiques complexes.

  5. Paul Santelmann dit :

    Effectivement il y a des travaux de recherche qui mettent en garde contre les conceptions simplistes du numérique, je pense, par exemple, aux éclairages récents d’André Tricot et de Franck Amadieu du laboratoire CLLE (Cognition, Langues, Langage, Ergonomie) de l’Université de Toulouse Jean Jaurès. Mais le système d’acteurs de la formation continue semble, depuis de longues années (milieu des années 90), se désintéresser de la recherche appliquée et n’assure pas les pontages et les passerelles avec les travaux universitaires souvent ciblés sur le public scolaire ou les étudiants. L’atomisation des structures de formation des adultes faiblement qualifiés rend difficile la capitalisation de ces travaux universitaires et leur adaptation aux modalités de formation post-scolaires définies par les dispositifs institutionnels. Il faut donc tenter de mutualiser ces études dans un contexte de concurrence entre opérateurs, ce qui est un peu la quadrature du cercle…

  6. Afpa Web TV – PROD » Archive du blo... dit :

    [...] Le développement exponentiel des espaces numériques d’accès aux savoirs est trop souvent présenté comme un mode de facilitation des apprentissages débarrassés de « l’encombrante » figure de l’enseignant ou du formateur et des ingénieries de formation généralement considérées comme superflues. Le numérique serait donc le vecteur de l’autodidaxie pour tous et du déclin programmé des corps enseignants.  [...]

Laisser un commentaire