Formation professionnelle et éducation citoyenne

Suite à la tuerie des 7, 8 et 9 Janvier des membres de Charlie Hebdo, de policiers et de citoyens de confession juive, la minute de recueillement dans les établissements scolaires n’a pas toujours fait l’unanimité chez les élèves. Sans exagérer leur importance, ces rejets témoignent d’une rupture avec les principes qui fondent notre République et d’un manquement du système éducatif quant à la transmission des règles du vivre ensemble dans une société démocratique. Ainsi une note du conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) sur l’apprentissage de la citoyenneté à l’école fait apparaître que l’instruction civique, déjà faiblement portée dans l’enseignement général, est quasi-absente au sein des lycées professionnels. lien : http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2015/01/CP_Education-civique120115.pdf

Ainsi l’enseignement professionnel qui est déjà connoté comme voie de relégation des enfants de l’immigration et des couches populaires, s’avère donc un lieu de délitement du lien à la citoyenneté et à la laïcité. Ce constat est particulièrement inquiétant au sens où il confirme l’émergence de deux types de rupture et de contestation des principes démocratiques à travers un repli communautariste d’une partie des jeunes français issus de l’immigration mais aussi une sourde adhésion aux thèses extrémistes et national-populistes d’autres jeunes français mais « de souche » issus du monde ouvrier. Cette évolution laisse présager une dégradation des rapports entre les jeunes des banlieues et des zones en difficulté économique et leur adhésion à des comportements (on ne peut pas parler de valeurs) de rejet de la société « d’en haut »…

Alors que la société du travail avait limité les distorsions entre cultures et origines, la société du chômage de masse les a accentué. En assignant à la formation professionnelle un objectif étriqué d’accès des jeunes issus des milieux populaires aux emplois les plus déconsidérés, on l’a dépouillée de ses contributions potentielles à l’éducation, la promotion sociale, la culture et la citoyenneté. En réalité les années 80 ne se sont pas résumées à l’explosion du chômage mais ont été marquées par les mutations technologiques et organisationnelles du système productif. Ces mutations étaient l’occasion de sortir de la spécialisation professionnelle de l’après-guerre, de rapprocher les ambitions de l’éducation populaire et l’expertise professionnelle d’organismes comme l’AFPA, les exigences de l’éducation permanente et les dynamiques d’autoformation. Ce sont ces convergences qui auraient permis d’ouvrir des perspectives sociales, professionnelles et culturelles aux jeunes les plus défavorisés et de limiter les décrochages socio-professionnels et le chômage de longue durée.

Il n’est pas trop tard pour relancer une telle orientation et de sortir d’une vision minimaliste de la formation professionnelle initiale et d’une conception mercantile de la formation continue. Il y a des ambitions à reconstruire autour des défis des différentes transitions technologiques, écologiques, numériques. Ces évolutions constituent autant d’opportunités d’engagement des nouvelles générations dans une nouvelle économie obéissant à des valeurs compatibles avec la justice sociale et le développement humain. C’est dire que l’enseignement professionnel et technologique et la formation continue doivent sortir de leurs ghettos respectifs et entamer une mutation de fond sur les contenus et les pratiques.

Les structures de formation professionnelle doivent faire l’objet d’un vaste plan de modernisation et de refondation de leurs vocations économiques, sociales et citoyennes autour de projets liés à la revitalisation des économies territoriales. On ne pourra pas inverser les tendances à l’individualisme, à l’isolement et finalement aux replis communautaires ou xénophobes des jeunes issus des milieux populaires, sans revalorisation des valeurs liées au travail. L’investissement dans la formation professionnelle suppose une transformation des modalités d’accès à l’emploi des jeunes sur qui pèse l’essentiel des logiques de précarisation et de dévaluation des activités. En subventionnant les emplois peu qualifiés on dénature le sens même de l’effort formatif et on efface toute perspective d’évolution professionnelle ultérieure d’une partie des nouvelles générations. Le SMIC à vie ne peut pas tenir lieu de réponse au décrochage citoyen des jeunes.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

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Un commentaire pour “Formation professionnelle et éducation citoyenne”

  1. Nathalie Gouret dit :

    merci pour cet article. Quelles mesures à court terme pourrait montrer un signal fort de volonté de changement? Pour ma part je pense qu un quota de mixité sociale de 15 à 20% dans les lycées d enseignement général des la rentrée 2015 pourrait être un bon début. Évidemment avec la conduite d une vraie réforme de l orientation.

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