Spécialiser les conseillers de Pôle Emploi ?

Pôle Emploi a fait état (bulletin « Eclairages et synthèses – septembre 2014 n° 07) d’une expérimentation menée dans certaines de ses agences entre Juillet 2013 et Mars 2014 avec comme objet une répartition entre des conseillers spécialisés sur la relation aux entreprises et des conseillers centrés sur l’accompagnement des demandeurs d’emploi. Cette question est récurrente depuis le développement du chômage de masse et tient dans le constat que les services aux entreprises est de l’ordre de 6 à 7% du temps de travail des agents de Pôle Emploi. Dès les années 80 l’ANPE avait tenté de résoudre cette question en constituant un corps de chargés de relations avec les entreprises (les CRE) qui s’avérera un échec lié à la difficile coopération de ce corps d’agents avec les prospecteurs placiers.

Les auteurs de l’étude jugent cette expérimentation positive avec un certain nombre de réserves liées essentiellement à une durée trop courte pour établir un rapport de confiance suffisant avec les entreprises. Car seul ce rapport de confiance pourrait faciliter l’amélioration du placement des demandeurs d’emploi les « plus éloignés de l’emploi ». Si cette expérimentation témoigne d’une prise de conscience de la nécessité de développer et de consolider les liens avec les entreprises, l’option de la spécialisation soulève plusieurs interrogations. En effet dissocier le rapport aux demandeurs d’emploi de la relation avec les entreprises peut conduire à un traitement à deux vitesses des chômeurs. Il y a en effet le risque d’un éloignement fonctionnel entre les conseillers centrés sur l’accompagnement des chômeurs et les conseillers « entreprise ». Ce qui se nouera comme lien entre ces conseillers et les employeurs traduira-t-il réellement une relation de confiance entre toute la communauté de travail de Pôle Emploi et les entreprises ?

La coopération entre des conseillers « enfermés » dans un rôle social de suivi des chômeurs et des conseillers centrés sur les représentations des employeurs en matière de besoins en compétences n’est-elle pas menacée ? Les conseillers « entreprises » ne seront-ils pas amenés à privilégier le placement des chômeurs « employables » (capables de retrouver du travail par eux-mêmes) pour conserver des bonnes relations avec les employeurs ? Une telle tendance, difficile à contrarier, peut créer des tensions avec les autres conseillers confrontés au décrochage des chômeurs de longue durée… Par ailleurs les demandeurs d’emploi qui ont souvent des doutes sur l’influence de Pôle Emploi à l’égard des employeurs ne seront-ils pas inquiets de constater que « leurs » conseillers ne sont pas les interlocuteurs directs des recruteurs et des employeurs ?

La question est redoutable et ne se prête pas à des réponses simples et tranchées. Le profil et l’expérience des conseillers professionnels de Pôle Emploi sont au cœur de ce débat sur la spécialisation de la relation à l’entreprise. On peut considérer que les agents de Pôle Emploi sont sur deux fronts antagonistes - le rapport aux chômeurs et le rapport aux entreprises – qui justifieraient des profils de compétences différents (social et économique). On peut également estimer que la caractéristique professionnelle de ces agents est d’être tous des intermédiaires entre l’offre et la demande d’emploi et donc être en mesure de contribuer à des compromis équilibrés entre deux légitimités : le point de vue des chômeurs et celui des employeurs. Cette deuxième option milite pour un élargissement des liens de tous les conseillers professionnels avec les entreprises locales et un mode d’organisation privilégiant un certain niveau de spécialisation de ces conseillers par secteur et domaine professionnel… Cette orientation favoriserait également les rapports avec l’appareil de formation mobilisé sur la formation des chômeurs.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.