Une question de taille ?

Ma dernière chronique relative à la progression numérique des prestataires de formation a suscité l’émoi de quelques-uns supposant que je me faisais le promoteur des « Goliath » au détriment des « David ». Je reviens donc à mon questionnement relatif aux conditions d’efficacité de l’appareil de formation intervenant dans le cadre des politiques et des financements publics et paritaires et qui interpelle le système d’acteurs de la formation continue.

Parmi les 62 600 prestataires de formation (dont 14 500 d’individuels), plus de 43 000 n’ont pas la formation comme activité principale mais réalisent près de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires (36 % du marché) et 19 500 sont des organismes de formation et se « partagent » 8,6 milliards d’euros. Le « marché » de la formation recouvre donc un large éventail de contenus de savoirs fortement dominé par les actions d’adaptation et de perfectionnement professionnels. Ce registre de formations courtes correspond aux besoins des entreprises et ne soulève guère de questions quant à la fragmentation de prestataires de statut divers (constructeurs, consultants, SSII, etc.). En effet la grande majorité des prestataires et des professionnels qui interviennent dans ce domaine n’exercent la formation que de façon ponctuelle ou sont des consultants qui combinent des prestations de conseil et de formation ayant bien compris que la formation n’est jamais toute la réponse aux transformations des entreprises.

Par contre, le champ des formations destinées au développement des compétences et des qualifications des ouvriers, employés et techniciens (au travail ou au chômage) suppose des objectifs d’une autre nature et des contenus plus complexes. Ces formations correspondent à des objectifs d’accès ou de retour à l’emploi mais aussi à des logiques diplômantes et certifiantes qui sous-tendent quelquefois des reconversions professionnelles importantes où il s’agit d’apprendre un nouveau métier, de monter en qualification, d’acquérir des compétences techniques pointues, etc. Cet effort, noyé dans le brouillard statistique des formations d’adaptations, est porté par plus de 5000 opérateurs de formation dont la très grande majorité ne dispose pas des fonctions et des ressources nécessaires à un tel effort. Une des illustrations de cette situation tient dans la dévalorisation et la précarisation croissante des formateurs qui s’y activent et à qui on demande de résoudre des questions difficiles et complexes qui rebuteraient nombre de DRH d’entreprise…

Cette situation résulte d’une conception erronée des processus de déconcentration et de décentralisation de la commande publique de formation. Si la territorialisation de la politique publique de formation des moins qualifiés est une nécessité permettant de s’adapter aux contextes locaux, elle n’induit pas obligatoirement une fragmentation, une atomisation et une spécialisation des organismes de formation. Ceux-ci ne peuvent se renouveler et évoluer qu’en lien avec les dimensions sociales, sectorielles, locales et technologiques qui conditionnent le devenir professionnel des moins qualifiés. L’existence d’opérateurs multi-métiers, multi-sectoriels et implantés dans des territoires différents (y compris intervenant dans d’autres pays) n’est pas incompatible avec des implantations de proximité. Mais la proximité c’est aussi répondre aux projets économiques locaux ou aux implantations d’entreprises. D’où l’intérêt d’ingénieries de formation robustes et réactives capables de capitaliser les expériences et les pratiques locales sociales et économiques.

Les politiques publiques et paritaires de formation n’obtiendront aucun résultat flagrant auprès des moins qualifiés en poursuivant une orientation qui ampute les organismes de formation des fonctions d’analyse, d’ingénierie et d’innovation nécessaires à l’accompagnement de celles et ceux qui sont pénalisés sur le marché du travail et qui doutent de leurs capacités à développer de nouvelles compétences. Ces organismes de formation n’ont pas vocation à être des simples organisateurs de stages mais doivent aussi retrouver leur rôle d’acteurs des mutations économiques. Ce qui suppose des ressources et des fonctions collectives à la hauteur de ces enjeux, ce qui suppose des modes de financement qui ne se réduisent pas à acheter des heures/stagiaires. Pour autant personne ne pourra financer 5000 ingénieries de formation, 5000 structures d’études, 5000 démarches d’innovation, 5000 processus séparés de numérisation ou 5000 méthodologies d’alternance…

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

Tags: ,

Un commentaire pour “Une question de taille ?”

  1. Jean-Paul Leclère dit :

    Paul Santelmann a raison d’écrire que « personne ne pourra financer 5000 ingénieries de formation, 5000 structures d’études, 5000 démarches d’innovation, 5000 processus séparés de numérisation ou 5000 méthodologies d’alternance… ».
    Encore faudrait-il aller jusqu’au bout du raisonnement et ne pas laisser croire qu’il suffit d’être un « gros organisme de formation », même public, pour assurer efficacement ces actions nécessaires pour que les organismes de formation accompagnent efficacement les mutations économiques. Paul Santelmann ne me démentira sans doute pas.
    D’où la nécessité d’une évaluation qualitative, singulièrement absente à ce jour, de l’utilisation des crédits publics dédiés à ces activités indispensables aux formations professionnelles, dont elles déterminent fortement l’efficience.

Laisser un commentaire