Efficacité de la formation… De quoi parle-t-on ?

L’absence d’évaluation de l’efficacité intrinsèque des pratiques de formation n’est pas pour rien dans la dégradation de l’activité de formation continue depuis les années 80. Cette dégradation a été à la fois compensée et masquée par la massification de l’enseignement secondaire et supérieur et la montée des processus informels de développement des savoirs et des compétences (autoformation, réseaux d’échange de savoirs, communautés professionnelles, MOOC, etc.). Ces deux tendances n’ont pourtant pas, loin s’en faut, résolu les difficultés rencontrées par des millions d’actifs à s’insérer dans l’emploi (pour les plus jeunes), à se maintenir dans l’emploi, à éviter le chômage et à retrouver rapidement un emploi, à éviter le déclassement, à évoluer professionnellement après 40 ans, à se reconvertir, etc.

Toutes ces difficultés relèvent d’actions structurelles ciblées sur les compétences professionnelles et fondées sur des opérateurs  »charpentés » maitrisant les mutations sectorielles, technologiques et territoriales et jouissant d’une relation de confiance avec les entreprises. Ces organismes doivent être capables de répondre à des situations complexes où il faut, certes, compenser les lacunes scolaires des personnes mais aussi consolider leurs acquis expérientiels et optimiser les processus de transférabilités de leurs compétences. Et enfin il leur faut mettre en oeuvre des pratiques de formation efficaces, dans des délais contraints, en combinant l’usage diversifié du numérique, les démarches d’alternance et des méthodes pédagogiques actives et participatives en présentiel. L’extraordinaire inventivité franco-française en matière de dispositifs ou de mesures de formation (CIF, POE, CP, DIF, CPF, etc.) ne vaut qu’à la faveur d’organismes de formation « haut de gamme » en phase avec les besoins économiques et sociaux.

C’est pourtant un paysage très différent qui s’est mis en place depuis les années 80 autour  d’une approche indistincte des différents types et objectifs de formation et où les formations diplômantes de plusieurs mois sont appréhendées de la même façon que les actions d’adaptation de quelques heures. Ainsi tout le système statistique de la formation continue repose sur cet amalgame où l’affichage de millions d’entrées annuelles en formation tient lieu d’indicateur unique. Or le mode de régulation de l’activité des opérateurs de formation mettant en œuvre des objectifs qualifiants n’a guère de similitude avec celui des prestataires de formations courtes d’adaptation. Alors que l’effort continu de formation en cours de vie professionnelle relève d’objectifs structurels de reconversion et d’élévation du niveau de qualification des adultes qui ont le moins bénéficié de l’école (il y en a des millions), on a assisté au développement des thèses alimentant le caractère conjoncturel, immédiatiste et individualisé de la formation continue qui correspond plutôt à la stratégie des plus diplômés et des catégories socioprofessionnelles supérieures.

Ces approches découlent essentiellement de la fascination à l’égard des logiques d’autoformation ou d’auto-apprentissage. Ces processus, étalés dans le temps, s’organisent par le biais d’apprentissages ponctuels qui s’additionnent favorisant à la fois des adaptations de court terme et des rebonds professionnels plus conséquents, tout cela en dehors des politiques institutionnellesCurieusement ces constats sur la formation expérientielle (hors des dispositifs) des plus qualifiés conduisent à proposer aux organismes de formation s’adressant aux moins qualifiés de s’inspirer de ces démarches plutôt que de consolider les processus organisés et collectifs d’apprentissage permettant de compenser les réticences à s’engager dans des stratégies individuelles et où les apports individuels ont vocation à être partagés et mutualisés.

Si l’appareil de formation qualifiant  ne peut pas être une duplication des processus informels, il ne peut pas non plus se réduire à une constellation de micro-structures cloisonnées et spécialisées sur des nano-segments techniques ou sur le traitement social du chômage. D’une part, le champ de l’adaptation technique des salariés est de plus en plus assuré par des prestataires dont l’activité principale n’est pas la formation (on en dénombre plus de 40 000 !) sans évoquer le développement des écoles et des campus d’entreprises. D’autre part, des milliers de micro-organismes, intervenant sur la remédiation éducative et sociale des publics en difficulté, se sont développés à la faveur des politiques sociales sur le modèle de « l’hyper-proximité » géographique supposée répondre au faible périmètre de mobilité de ces publics. Quant aux organismes qualifiants (accès aux diplômes, titres et certificats professionnels de niveau V et IV), ils approchent les 4000 centres pour un effectif maximum de 300 000 personnes et interviennent sur d’autres segments de la FPC pour assurer leur équilibre économique plus que fragile ! Rappelons qu’en France 2,4 millions d’étudiants se répartissent dans 73 Universités, 226 grandes écoles et quelques dizaines d’autres établissements d’enseignement supérieur.

La formation qualifiante des adultes s’est, en quelque sorte, décomposée, atomisée et déstructurée à la faveur de ces différents processus (individuels, sociaux et économiques) qui répondent à des exigences et des mutations sociétales légitimes mais dont l’objet n’est pas la montée en compétences et en qualification d’une partie des actifs. Rappelons aussi que le recours volontaire aux organismes de formation illustre le choix tout aussi légitime de personnes préférant des dynamiques et les modes collectifs d’apprentissage et de formation. Cette dimension est minoritaire dans le champ du développement des personnes mais non négligeable et certainement pas à proscrire.

Il faut donc préserver et réhabiliter certains fondamentaux qui s’inscrivent dans une continuation de la fonction collective des organismes de formation professionnelle. Cette continuité n’est d’ailleurs que la traduction des organisations collectives du travail qui n’ont pas toutes, loin s’en faut, versé dans des mécanismes personnalisés d’apprenance ou de développement des compétences. Le salariat conserve ses attributs collectifs qui justifient d’ailleurs des règles sociales et conventionnelles nécessaires à la définition des droits des salariés. La formation professionnelle s’est d’ailleurs historiquement encastrée dans cette dimension collective afin de dépasser les limites de la « formation sur le tas ». Or ce rattachement n’a été rendu possible que par les ambitions de l’éducation populaire, l’implication des partenaires sociaux et par l’émergence d’opérateurs de formation porteurs d’objectifs qualifiants et diplômants et donc de finalités culturelles et professionnelles à portée collective ! En continuant à détricoter et à fragiliser cette construction il y a peu de chances qu’on serve les intérêts des millions d’actifs qui occupent les situations sociales et professionnelles les moins reconnues et les moins gratifiantes. Au fait, la nouvelle réforme de la formation a t’elle intégré cette question ?

Paul Santelmann, Directeur de la veille pédagogique à l’AFPA

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2 commentaires pour “Efficacité de la formation… De quoi parle-t-on ?”

  1. Efficacité de la formation… De qu... dit :

    [...] L’absence d’évaluation de l’efficacité intrinsèque des pratiques de formation n’est pas pour rien dans la dégradation de l’activité de formation continue depuis les années 80.  [...]

  2. Durand dit :

    J’apprécie cette article, qui « dé »montre la complexité des différentes situations de formation évaluées, par souci de « synthèse » avec les mêmes indicateurs, pour des formations qui n’ont de commun que le nom « formation ».

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