Relance de l’apprentissage. De quoi parle-t-on ?

Le gouvernement va tenter de relancer le nombre de contrats d’apprentissage en mobilisant un budget de 200 millions d’euros. Cette orientation est mise en avant sous l’angle d’un plan d’urgence et donc d’un point de vue conjoncturel. Or si la conjoncture économique influence bien le comportement des entreprises en matière d’accueil d’apprentis ou de jeunes en contrats de professionnalisation, le pilotage et la régulation de ces dispositifs relèvent plutôt de politiques structurelles où il s’agit de faire évoluer des opérateurs de formation (CFA) en fonction de systèmes de certification, de situations territoriales, de proximité avec les entreprises mais aussi en tenant compte des représentations des familles et des jeunes.

D’abord une première question se pose : dans un cadre budgétaire contraint, la France a t’elle encore les moyens de perpétuer quatre systèmes de formation professionnelle des jeunes (enseignement professionnel scolaire, apprentissage, contrats de professionnalisation et programmes de formation des jeunes des Conseils régionaux) ? A t’on les moyens d’une telle dispersion de structures (1500 lycées professionnels, 1500 CFA, 5000 à 6000 organismes de formation mobilisés dans les contrats de professionnalisation et les programmes jeunes) ? Bref une hypertrophie complexe d’opérateurs (de plus en plus démunis en moyens au niveau V et IV) obéissant à des règles administratives différentes ce qui ne facilite pas l’implication des entreprises. Cet ensemble représente un budget plus important que celui de l’enseignement supérieur et place la France en tête des pays avancés en matière de financement de la formation professionnelle de base (niveau V à III) avec des résultats bien modestes…

Ce foisonnement d’opérateurs relevant de la formation initiale ou continue mais poursuivant des objectifs similaires (en dehors des « experts », personne ne peut saisir les différences vocationnelles entre ces systèmes) donne l’illusion d’un éventail de réponses permettant à chaque jeune de trouver sa place. En fait ce système favorise les parcours multiples où certains jeunes (les plus intégrés) utilisent successivement toutes les formules et d’autres (les plus en difficulté) peinent à accéder à une seule. Car tous ces dispositifs sont, en réalité, en concurrence et tendent à sélectionner les publics (dans une moindre mesure les lycées professionnels et les opérateurs des stages jeunes) pour améliorer leur image auprès des entreprises.

D’autre part ce n’est pas une insuffisance en termes d’accès des jeunes à la formation qui caractérise notre pays. Comme nous l’avons déjà souligné dans d’autres chroniques, le nombre de jeunes en emploi sur l’ensemble des jeunes (actifs et inactifs) est un des plus faible d’Europe assorti d’un taux de chômage non négligeable. Par rapport aux années 80 il y a moins de jeunes chômeurs et moins de jeunes en emploi mais beaucoup plus de jeunes en formation, sachant que les apprentis et les autres alternants sont comptabilisés comme jeunes en emploi…

A peine 600 000 jeunes (sur 8,4 millions !) ont un emploi en CDI correspondant à leur niveau de diplôme. Le développement de l’apprentissage et de l’alternance s’est donc fait par substitution des emplois de droit commun (CDD et CDI) mais n’a pas relancé l’emploi des jeunes : en multipliant les formules emploi/formation on incite les entreprises à les sur-utiliser au détriment d’embauches en CDI ! Une enquête sur l’apprentissage auprès des dirigeants d’entreprises franciliennes  (Rapport d’étude Viavoice pour la Région Île-de-France  – Juin 2014) confirme cette logique : en effet pour 54 % des entreprises (65 % pour les plus de 250 salariés) l’apprentissage est d’abord une démarche de pré-recrutement. Cette approche explique le caractère instable et sélectif de ce type de dispositif qui n’est pas construit comme un système structurel et structurant de qualification des jeunes. L’enseignement professionnel sous statut scolaire demeure la norme en matière de formation professionnelle initiale avec toutes les ambigüités liées à cette construction où l’entreprise demeure éloignée de sa régulation.  Une autre enquête de la CGPME IDF apporte d’autres éclairages intéressants en partant du point et des constats des entreprises. Ainsi 30 % des 742 entreprises interrogées ont connu une rupture de contrat d’apprentissage, des ruptures plus importantes dans les TPE (49 %), des ruptures plus fréquentes pour les niveaux de diplômes les moins élevés (niveaux V et IV) et pour les jeunes ayant quitté le système scolaire.

Les acquis de l’apprentissage et de l’alternance sont indubitables en termes de professionnalisation et d’employabilité des jeunes à travers l’acquisition de compétences en situation de travail mais c’est un mauvais service à rendre à cette démarche que de la piloter et de l’évaluer comme une mesure d’accès à l’emploi sans se soucier de la cohérence et de la qualité de l’appareil de formation concerné.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille pédagogique à l’AFPA

 

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Un commentaire pour “Relance de l’apprentissage. De quoi parle-t-on ?”

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