Déconcentrer la politique de l’emploi

La poursuite de la hausse du chômage nécessite une réflexion sur la portée et l’efficacité de la politique de l’emploi telle qu’elle s’est construite depuis les années 70. Si le principal levier de diminution du nombre de chômeurs réside dans la création nette d’emploi et donc de la vitalité de l’économie, la structure du chômage (répartition par classes d’âge ou par niveau de qualification, durée moyenne de temps passé au chômage, taux de chômeurs de longue durée, impact de la formation des chômeurs, etc.) est plus dépendante des politiques d’emploi. De ce point de vue le bilan de ces trente dernières années n’est guère brillant : le chômage de longue durée atteint des records, le sous-emploi des jeunes est paroxystique, la formation est utilisée à contresens, etc.

Alors que la dimension structurelle du sous-emploi est soulignée depuis les années 80 la politique de l’emploi s’est nourrie de conceptions conjoncturelles entrainant une instabilité permanente des mesures mises en œuvre. Faute d’une doctrine partagée les dispositifs d’intervention destinés aux chômeurs sont marqués par leur faible pérennité et une absence de suivi et d’évaluation. Cette situation découle d’une conception centraliste de la politique de l’emploi qui ne considère le marché du travail que sous un angle national et comme une entité homogène. Or les particularismes locaux l’emportent dans de nombreux cas en matière de rapport entre offre et demande d’emploi.

Ces particularismes renvoient aux politiques de logement, de transport et d’aménagements territoriaux, aux cultures économiques locales et aux configurations sectorielles, à la structure de l’appareil de formation professionnelle et à bien d’autres éléments. Ces spécificités qui n’empêchent pas des catégorisations, impactent le fonctionnement du marché du travail et la composition du chômage. Ainsi « entre fin juin 2013 et fin juin 2014, le nombre de jeunes de moins de 25 ans inscrits en catégories A, B, C a diminué dans quinze régions de France métropolitaine (entre -5,8 % en Picardie et -0,3 % en Auvergne), a augmenté dans six régions (entre +0,1 % en Poitou-Charentes et +2,1 % en Aquitaine) et est resté stable dans le Centre. En France métropolitaine, c’est en Ile-de-France que la part des moins de 25 ans parmi les demandeurs d’emploi en catégories A, B, C est la plus basse (10,0 %), et dans le Nord-Pas de Calais qu’elle est la plus élevée (17,7 %). » (DARES)

Plus globalement les 400 bassins d’emploi français (métropole) présentent des configurations d’emploi et de structure du chômage qui nécessitent une combinaison entre des orientations nationales et des priorités locales supposant une marge décisionnelle des acteurs territoriaux en matière de conception des mesures de l’emploi. Paradoxalement la création de Pôle Emploi découlant de la fusion entre l’ANPE et le réseau des ASSEDIC a plutôt consolidé la logique centraliste de la politique de l’emploi et une focalisation sur l’accompagnement des chômeurs. Or une partie des mesures d’emploi ont aussi pour vocation d’accompagner les entreprises dans leur recherche de compétences et de modifier leurs comportements à l’embauche.

Ce lien de proximité des acteurs de l’emploi avec les entreprises suppose une souplesse d’usage des mesures et d’adaptation des budgets. Là où le chômage des jeunes est prégnant il faut peut-être renforcer les dynamiques de développement de l’apprentissage : on remarquera que la région où l’apprentissage s’est le moins développé historiquement (le Nord Pas-de-Calais) est celle où le taux de chômage des jeunes est le plus important. Là où le chômage de longue durée atteint des sommets, il est peut-être nécessaire de développer des mesures spécifiques autour d’activités d’intérêt général ciblées et non reproductibles partout… Là où des grandes firmes dominent le marché de la l’emploi des démarches de Gestion Territoriale des Emplois et des compétences (GTEC)  peuvent être lancées…  Enfin l’inventivité des acteurs locaux fera le reste… Il est impératif de rompre avec l’uniformisation centraliste de la politique de l’emploi et de favoriser des logiques d’adaptation des mesures aux contextes économiques et sociaux locaux.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille Pédagogique à l’AFPA

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3 commentaires pour “Déconcentrer la politique de l’emploi”

  1. Jean Besançon dit :

    Encore un papier vif, documenté et pertinent.
    Grand merci !

    Simplement, pour une fois, je ferais une réserve. Elle porte sur le titre de l’article. Et ce n’est pas tout à fait un détail.
    Pourquoi « Déconcentrer la politique de l’emploi » et pas « Décentraliser la politique de l’emploi » ?

    Dans peu de temps, 13 régions, plus puissantes, vont avoir en charge le développement économique, la formation professionnelle, les collèges, les lycées, sans doute un jour l’enseignement technique et professionnel. Une filière d’excellence pilotée par les régions, à côté de la filière académique pilotée par l’éducation nationale.
    Les contours ne sont pas définis, un jour Pays de Loire rejoindra bien évidemment la Bretagne avec Nantes pour capitale de l’ensemble, mais le mouvement est là.

    Dans ce contexte, on voit mal Pôle Emploi rester piloté par l’Etat.
    Il restera une agence nationale pour les agrégations indispensables.
    Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la déconcentration des services de l’Etat, surtout depuis la Lolf (qui devait la renforcer), est plutôt un échec patent. Le centre contrôle encore tout plus que jamais, tout en en ayant plus les moyens, à commencer par les moyens intellectuels.
    Les administrations centrales de l’Etat et de ses grands opérateurs (Pôle emploi par ex) sont progressivement désertées par les talents frottés à l’expérience de terrain, cela finit par se remarquer.

    Dit autrement, pour rebondir sur l’article, je vois mal un Pôle emploi breton fonctionner avec les mêmes règles, les mêmes manières d’agir que son cousin du Nord-Picardie. Et l’Etat déconcentré a fait la preuve qu’il ne savait pas fonctionner autrement qu’en ne laissant que des miettes de marge à ses services déconcentrés sur un point essentiel : les règles pour agir.

    Comme le faisait remarquer finement un chercheur et un expert aussi avisé que Bernard Gazier, penser que l’on puisse piloter de la même manière l’apprentissage en Alsace et en Bretagne est un non sens absolu.

    On y viendra un jour. Mais cela prendra du temps : la capacité de résistance du mode fonctionnement catholique, centralisé et jacobin est exceptionnelle dans ce pays.
    Remarquable à certains égards…
    JB

  2. Jean-Paul Leclère dit :

    Parce que la mobilité géographique des demandeurs d’emploi est ce qu’elle est, c’est à dire prioritairement limitée au bassin d’emploi, oui il faut sans aucun doute augmenter les moyens des politiques d’emploi locales.

    Cela veut-il dire pour autant qu’il faut déconcentrer les politiques de l’emploi ?

    Un telle approche suppose de considérer que leur manque d’efficacité serait du à la globalité des mesures prises à un niveau national. Rien n’est moins sûr car il y a possiblement bien d’autres explications au manque d’efficacité des politiques d’emploi, ne serait qu’au regard de l’efficacité des politiques de formation professionnelle.

    Sans doute aussi la subsidiarité doit-elle garder un sens.

    Mais une augmentation des moyens des politiques d’emploi locales aurait aussi incontestablement l’avantage d’amener les nouveaux acteurs locaux impliqués à formuler plus d’exigence vis à vis de la rationalisation et de l’opérationnalité des mesures centrales qu’elles auraient à compléter. A supposer qu’une telle articulation ne soit pas une utopie ;-)

  3. Afpa Web TV – PROD » Archive du blo... dit :

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