Les rapports sur la FPC se suivent…

Le « Think Tank » Terra Nova vient de publier un rapport sur la formation professionnelle  (« Entrer et rester dans l’emploi :  Un levier de compétitivité,  un enjeu citoyen » – Juin 2014). Lien : http://www.tnova.fr/note/entrer-et-rester-dans-l-emploi-un-levier-de-comp-titivit-un-enjeu-citoyen

A l’instar de nombreuses études antérieures,  le rapport établit un énième constat sur les limites et les défauts de notre système de formation continue. Mais les liens entre ce constat (connu) et les préconisations du rapport s’avèrent peu convaincants.

Ainsi, et avec juste raison, le rapport souligne que « dans un contexte où le chômage reste durablement à un niveau élevé, la tentation est forte de faire de la formation professionnelle, non pas un instrument actif de réduction des inégalités, mais la « voiture-balai » du modèle social français. ». Curieusement la solution à cette dérive préconisée par Terra Nova tient dans « la multiplication des offres de formations continues « générales », développant les compétences transversales et non spécifiques au poste de travail (qui) permettrait de redonner aux salariés les moyens de choisir leur mobilité et de ne plus subir les évolutions économiques et technologiques. »

Cette option (pas très nouvelle) centrée sur les formations générales permettrait de lutter contre le « culte de la validation des compétences par la formation initiale », la conception « adéquationniste » du marché du travail (un demandeur d’emploi doit se former pour un métier spécifique) et le comportement de « chasseur- cueilleur » des entreprises (utilisation de la main d’œuvre sans la faire progresser en compétence et sans internaliser les conséquences collectives de ses choix organisationnels). Qu’il faille développer une formation professionnelle qui ne soit pas adaptative à tel ou tel « poste de travail » est un enjeu important pour la formation professionnelle initiale mais proposer comme alternative pour les adultes des formations « générales » supposées développer des compétences « transversales » relève d’une conception abstraite. Les compétences « transversales » ne prennent sens qu’en lien avec des contextes techniques et organisationnels précis mais cette articulation tient d’abord aux ingénieries et à l’expertise/métiers des organismes de formation professionnelle.

La logique de spécialisation de type adéquationniste promue dans l’après-guerre au moment du plein emploi consistait effectivement à orienter de façon précoce les jeunes vers un emploi stable exercé jusqu’à la retraite. Aujourd’hui le défi consiste à qualifier pour l’emploi mais aussi à élargir l’employabilité des personnes durant leur carrière. Donc à diversifier les objectifs de formation pour les moins qualifiés en leur démontrant les possibilités de transfert des compétences, de reconversion, d’évolution. Mais cette approche suppose de traiter de la question des acquis expérientiels de cette population, une question quasiment absente du rapport qui communie à la religion des « publics en difficulté » dont les effets stigmatisants sont bien connus des acteurs de terrain. La détection et la reconnaissance de ces acquis ainsi que des compétences-clef détenues par les personnes sont les points d’appui pour des démarches formatives efficaces où il s’agit de combiner des objectifs généraux et techniques.

Par ailleurs Terra Nova présente la formation comme une potion magique permettant de résoudre les risques de chômage pour les moins qualifiés et semble adhérer à la vieille lune de « l’obligation de former » pour les entreprises ! Cette injonction qui n’est réaliste que dans des grands groupes impliqués socialement, est totalement erronée pour les centaines de milliers de TPE et PME ! D’une part cette approche permet à la puissance publique de se défausser sur les employeurs pour répondre aux besoins d’une population qui n’a guère profité de l’école mais d’autre part l’obligation de former est une façon d’abaisser d’avantage la qualité des prestations de l’appareil de formation ! L’hypothèse d’un « marché » fondé sur un public captif obligé de se former ne peut être que contre-productif et témoigne de la mécompréhension des modes de régulation d’un appareil de formation de qualité.

La valeur ajoutée des formations qualifiantes dédiées aux adultes tient dans leur synergie avec les mutations du travail et la montée en compétences et en qualification des emplois. Terra Nova pointe bien le sujet de l’évolution qualitative du système de production mais occulte la question des mécanismes supposés faire évoluer un appareil de formation construit selon des logiques adaptatives, adéquationnistes et de cloisonnement entre savoirs généraux, technologiques et technico-organisationnels.

Enfin le rapport, en voulant souligner quelques acquis du système de FPC, prend ses désirs pour des réalités… Notamment quand il vante les performances du contrat de professionnalisation qui bénéficierait « avant tout à des personnes dont le niveau de qualification est inférieur au baccalauréat (70,1% des entrées en 2012) » en citant abusivement les études de la DARES.  En fait 70 % des bénéficiaires du contrat de professionnalisation ont un niveau BAC ou supérieur au BAC… Il est de notoriété publique (et statistique) que les contrats d’apprentissage et de professionnalisation bénéficient toujours plus à des jeunes déjà bien formés et sont de moins en moins efficaces pour les jeunes en difficulté sur le marché du travail…

Ce rapport, comme beaucoup d’autres, donne une impression de superficialité et de méconnaissance des multiples évolutions de la loi de 1971 mais surtout des terrains et des acteurs qui interviennent dans le champ de la formation professionnelle de base. Les préconisations de type réglementaire entérinent la fuite en avant dans des usines à gaz inapplicables. Ainsi créer une obligation pour l’employeur d’inclure une fiche d’information sur le droit au conseil en évolution professionnelle et au compte personnel de formation ou conditionner les allègements de cotisations sociales sur les bas salaires au financement de formations obligatoires (!!!) d’actualisation des savoirs de base relèvent de délires administratifs dont les effets ne peuvent être que négatifs.

Enfin la tentative de Terra Nova de modéliser  : « l’impact sur le niveau de la productivité du travail (valeur ajoutée produite par salarié) du taux d’accès à la formation au cours de l’année, du nombre d’heures de cours de formation suivies par chaque stagiaire, du stock de capital productif net par salarié, du taux d’investissement en R&D des entreprises et du temps de travail individuel hebdomadaire moyen dans le secteur » ne peut que laisser dubitatif…

Paul Santelmann, Directeur de la Veille Pédagogique à l’AFPA

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