Les déconvenues de la VAE… Pourquoi ?

Les dernières données de la DARES[1] sur le très faible usage de la validation des acquis de l’expérience (VAE) sont explicites. Déclinée sur pas moins de 8 ministères « valideurs » ce dispositif qui suscitait plein d’espoir il y a plus de 10 ans (loi du 17/01/2002) régresse d’année en année que ce soit en nombre de candidats « recevables » ou en nombre de dossiers « présentés »… En 2012, ce sont 48 709 candidats (50702 en 2008) qui ont été présentés aux différentes épreuves de VAE dont 6276 (!!!) pour le seul Ministère chargé de l’Emploi qui était censé être le fer de lance de cette démarche s’adressant prioritairement aux actifs non diplômés et/ou faiblement qualifiés. Au delà de la complexité des démarches administratives liées à ce dispositif, la VAE souffre d’un défaut originel lié aux caractéristiques du système de validation et de certification « à la française » fondé sur une approche adéquationniste, étroite et techniciste des qualifications et des compétences de base.

Alors que chaque année on constate un écart grandissant entre les emplois occupés par les jeunes et la spécialité des diplômes qu’ils ont obtenu, la société continue à communier à des représentations archaïques (héritées de l’après-guerre) de la relation formation/emploi. Durant cette période de plein emploi et de pénurie de main d’œuvre l’enseignement professionnel a été soumis à un double impératif de malthusianisme éducatif consistant à libérer précocement les jeunes de l’école afin qu’ils puissent intégrer rapidement le monde de l’entreprise et de spécialisation étroite des diplômes professionnels visant à limiter leur mobilité et leur progression professionnelle. Quelques décennies plus tard les effets de ce pacte social se sont traduits par le chômage de longue durée et les difficultés de reconversion de millions de salariés au moment des transformations de l’économie des années 80.

Cette période, marquée par une modification profonde du fonctionnement du marché de l’emploi, s’est traduite par un effort considérable de massification du système éducatif secondaire et supérieur et d’allongement des études au détriment de la formation professionnelle continue (une façon de considérer comme irréversible l’inadaptation des salariés en place et des chômeurs à la nouvelle économie). Mais cette massification s’est accommodée des conceptions qui sous-tendaient les contenus et l’organisation d’un enseignement professionnel découplé de l’enseignement technologique (!) et considéré comme une voie de relégation des élèves ayant échoué dans l’enseignement général. Malgré un effort de réduction du nombre de CAP et la promulgation du Bac professionnel à la fin des années 80 le système éducatif a perpétué une double illusion : le choix d’une orientation précoce à la fin de la 3ème dans un cursus professionnel visant un métier précis et le maintien d’une conception adéquationniste des diplômes professionnels (CAP, BEP et BAC professionnel) ayant comme conséquence la tendance :

- à surdévelopper les sections préparant des diplômes correspondant à un grand nombre d’emplois au détriment de spécialités de pointe mais moins diffusées…

- à retarder l’émergence des diplômes correspondant à des métiers nouveaux…

En réalité le chômage de masse, l’accroissement des mobilités et l’accélération des transformations des métiers militaient pour un enseignement technique plus large, plus polyvalent préparant les jeunes à meilleure approche des différents domaines professionnels et des différentes technologies.

Le maintien de diplômes professionnels « étroits » a également limité le champ de la VAE car il est bien difficile d’établir une connexion entre ce type de diplôme et les acquis expérientiels d’adultes ayant exercé plusieurs activités professionnelles. La VAE ne semble fonctionner que pour des salariés exerçant le même métier depuis de nombreuses années et ne possédant pas le diplôme correspondant, or la valeur ajoutée de la VAE est très faible dans ce cas car il n’est guère difficile de faire valoir à un employeur une expérience réussie dans un métier donné à l’occasion d’une mobilité volontaire ou contrainte. L’intérêt d’une VAE est de donner des repères sur la transférabilité des compétences acquises dans une expérience diversifiée or l’étroitesse des référentiels des diplômes de base (V et IV) est inadéquate à cet exercice…

Aujourd’hui, en dehors de quelques créneaux très spécifiques (santé et secteur social), la VAE ne prend sens que dans une forme modulaire permettant de valider des compétences acquises de façon successive dans des métiers différents ou en articulation avec des formations permettant d’enrichir une expérience métier dans une perspective de progression professionnelle.

Paul Santelmann, Directeur de la Veille Pédagogique à l’AFPA



[1] DARES – Analyses – janvier 2014 n° 002

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8 commentaires pour “Les déconvenues de la VAE… Pourquoi ?”

  1. Les déconvenues de la VAE… Pourqu... dit :

    [...] 'Les dernières données de la DARES[1] sur le très faible usage de la validation des acquis de l’expérience (VAE) sont explicites. Déclinée sur pas moins de 8 ministères « valideurs » ce dispositif qui suscitait plein d’espoir il y a plus de 10 ans (loi du 17/01/2002) régresse d’année en année que ce soit en nombre de candidats « recevables » ou en nombre de dossiers « présentés »…'  [...]

  2. Jean Besançon dit :

    Que dire ?
    Encore un papier apparemment décapant, mais en fait juste précis et très finement documenté de Paul Santelmann !
    Merci Paul.

    Qui me fait me poser cette question : comment se fait-il qu’il faille parfois 30, 40 ans, avant qu’un fait bien établi en sciences sociales soit traduit en une vraie décision pertinente de nos politiques ?

    Un exemple parmi mille : le redoublement à l’école. 250 recherches précises à travers le monde ont démontré que le redoublement ne servait à rien. Au mieux.
    Et la France reste quasiment le seul pays au monde à pratiquer le redoublement, dans les faits : les circulaires du Ministère sont ainsi faites que chaque collège, chaque école fait à peu près ce qu’elle veut.
    Cela n’a pas empêché un ministre de l’Education Nationale de « rétablir le redoublement » (qui n’avait jamais été abrogé dans les faits), dans le mileu des années 2000.
    A ce niveau de mépris pour les résultats établis internationalement de la recherche, peu importe le nom de ce ministre.

    Cela avait fait hurler Antoine Prost, homme remarquable s’il en est, dans un papier célèbre dans le journal Le Monde.
    Des effets ?

    Les enfants, les collégiens, les lycéens continuent allègrement à redoubler en France. Malgré les circulaires qui disent que oui c’est pas bien le redoublement, mais que si c’est « nécessaire », ma foi…
    Le jésuitisme des directives d’un Etat dit laÏc est parfois exceptionnel.

    Aujourd’hui, un français sur deux atteint le bac en ayant redoublé au moins une fois (source : Cereq).
    Excusez du peu.
    Un record mondial, que le monde entier nous envie, je présume.

    Mine de rien, cela a aussi à voir avec la manière dont la VAE a été installée dans ce pays. Notre manière de penser la formation initiale imprègne encore totalement notre manière de penser la formation continue.
    JB

    Jean Besançon, directeur de l’Université ouverte des compétences

  3. BANIZETTE dit :

    Bonjour,

    On peut partager les grandes lignes de l’analyse conduite par Paul SANTELMANN. Mais pourquoi introduire (et conclure) la critique du lien formation/emploi dans notre Pays par les déconvenues de la VAE?

    On peut dire que la VAE ne marche pas suffisamment bien, c’est tout à fait vrai, mais pas affirmer qu’elle serait d’une faible valeur ajoutée, c’est injuste et faux. Il suffit de rencontrer des impétrants (et/ou des Chefs d’entreprise) pour s’en convaincre.

    Par contre, on peut regretter que les services d’accompagnement (y compris à l’AFPA…) soient bien peu développés, difficiles à joindre et peu mobilisés (il semble qu’on préfère conseiller aux Actifs le passage par la formation, et pas forcément dans le cadre d’une ingénierie autre que le « prêt à porter » d’ailleurs…).

    On devrait simplifier? c’est une évidence (ce n’est d’ailleurs pas le seul domaine…)
    Taper du poing sur la table des certificateurs ? Assurément

    Mais ce n’est pas une raison pour instruire le procès de cette voie alternative…et qui marche (quand même!). Je vous invite à visiter notre site : on a plein de témoignages (y compris d’un formateur aujourd’hui salarié à l’AFPA, DELD au départ et embauché après sa licence Pro de formateur pour adultes)…

    Cordialement,

    François BANIZETTE
    Directeur CIBC Sud Aquitaine – PRC/VAE Landes et Pyrénées-Atlantiques

  4. Afpa Web TV – PROD » Archive du blo... dit :

    [...]   [...]

  5. Paul Santelmann dit :

    Constater l’insuffisance d’un dispositif ce n’est pas mettre en cause son usage par les personnes. La VAE répond à des vrais besoins mais l’architecture des diplômes n’est pas adaptée à un usage massif de cette mesure…

  6. Les déconvenues de la VAE… Pourqu... dit :

    [...] Les dernières données de la DARES[1] sur le très faible usage de la validation des acquis de l'expérience (VAE) sont explicites. Déclinée sur pas moins de 8 ministères « valideurs » ce dispositif qui suscitait plein d'espoir il y …  [...]

  7. GL dit :

    Bonjour,
    Actrice de la VAE, je suis effectivement surprise de lire « faible valeur ajoutée ». Même si effectivement il y a un peu de cela mais faute au défaut d’information et de valorisation de la VAE auprés des acteurs RH de notre pays. Par ailleurs, Je suis surprise de constater lors des informations collective que les français ne connaissent pas le système diplomant en France et cela quelque soit leur niveau. Les professionnels ce n’est pas mieux : un conseillé pôle emploi à expliqué pas plus tard qu’hier à un DE que les titres professionnels ne sont valable que dans une branche professionnel …. Dans tout les cas je peux vous dire que depuis 2006 je n’en peu plus de m’occuper de la VAE et des problèmes pour inscrire un candidat sur une session de certification. C’est un parcours du combattant ! Je suis sur le point de lâcher devant le peu d’implication des hiérarchiques et les aberrations d’un système mis en place pour un affichage « politiquement correct  » mais absolument pas porté par l’organisme chargé de le faire vivre.

  8. GL dit :

    il est est certains qu’il ne faut pas laisser tomber l’ai voie d’accès aux diplômes et titres et CQP qu’est la VAE.
    Pour répondre à MMe Banizette, j’avoue qu’accompagnatrice depuis 2006, aujourd’hui j’ai  » peur  » quand se présente à moi des candidats pour certains titres. Je sais d’avance que je n’aurais pas de solution de certification pour eux pour diverses raisons. Mais la principale étant une absence de réponse des centres certificateur ou la demande de ceux ci d’intégrer le candidat une semaine à 15 jours avant la certification ce que ne prévoit pas un parcours VAE.
    Autre exemple : l’accompagnement d’1 personne avec une reconnaissance travailleur Handicapé salarié dans une structure d’atelier protège qui a prépare avec assiduité sa VAE d’ouvrier du paysage. A ce jour il n’a été présenté nul part faute de moyen : son handicap ne lui permet pas d’être autonome dans des déplacements et il fallait qu’il aille dans un centre à plus de 300 Kms de son domicile il ne m’a pas été possible d’avoir des réponses pour lui dans aucunes structures locales.
    Alors oui effectivement on peut dire que les services d’accompagnement ne sont pas développés : mais si nous sommes seuls devant ce types de soucis faut il vraiment développé ?
    Pour finir j’avoue que je m’impliquerai volontiers dans des études pour améliorer la prise en compte de la VAE mais je suis qu’une simple accompagnatrice.

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