Ne pas se tromper de perspectives…

Dans un entretien accordé à la revue Alternatives Economiques (Hors-série n° 99 « Chômage : a-t-on vraiment tout essayé ? »), Eric MAURIN (directeur d’études à l’EHESS) réédite son discours récurrent sur la nécessité d’une systématisation de la poursuite d’études en brandissant l’argument tautologique que plus on est diplômé plus on est immunisé contre le chômage ! Bien plus, Eric MAURIN estime que le rendement du diplôme n’a jamais été aussi flagrant que ce soit en terme d’accès à l’emploi qu’en termes de revenu… Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions…

Alors que le rapport à l’emploi des nouvelles générations n’a jamais été aussi affaibli (les jeunes français sont à la fois marqués par un taux d’emploi très faible, un taux de chômage très fort, un fort décrochage scolaire d’une partie des jeunes issus des milieux populaires, des statuts d’emploi précaires et un déclassement croissant des diplômés, ce qui fait beaucoup…) Eric MAURIN nous propose une option qui oscille entre l’irréalisme budgétaire, la démagogie « jeuniste » et l’occultation de la structure des qualifications (50 % des emplois correspondent aux activités d’ouvriers et d’employés)…Constatant, avec raison, que les évaluations du dispositif français de formation continue sont « très déprimantes » et que former les chômeurs et les salariés peu qualifiés serait très difficile et coûteux, Eric MAURIN propose de sacrifier les dizaines de millions d’actifs qui ont eu une scolarité courte pour tenter de sauver les générations à venir. Quant aux échecs des réformes de l’école, Eric MAURIN propose simplement (comment n’y a t’on pas pensé plus tôt ?) « d’essayer d’améliorer la capacité des enfants les plus en difficulté à s’adapter à l’école telle qu’elle est » (sic). Comment : en organisant des réunions « spécifiques » destinées à faire connaître l’enseignement professionnel !!! Ce type de réunions permettant de « réduire le taux de décrochage d’un tiers » selon Eric MAURIN qui a expérimenté cette méthode…

Cette  apologie du système éducatif est le pire service à lui rendre. L’école n’a pas vocation à résoudre tous les problèmes économiques et sociaux de la société. Elle doit, par contre, atténuer les disparités et les inégalités en matière de savoirs liées aux origines sociales. Or c’est sur ce plan que notre système éducatif est défaillant. De ce point de vue l’injonction de l’allongement des études, supposé répondre aux exigences de l’accès à l’emploi, est une des causes de l’exacerbation des logiques de décrochage et d’hyper-concurrence entre jeunes issus des couches supérieures et des jeunes des classes populaires. Ces derniers se voient imposer l’enseignement professionnel comme voie de relégation et se voient ainsi stigmatisés faute de pouvoir poursuivre jusqu’au niveau supérieur ! Or la grande majorité de ces jeunes est tout-à-fait apte à exercer les emplois de base, encore faut-il qu’ils puissent envisager d’évoluer professionnellement par la suite sans se voir doubler par des « sur-diplômés » sortant de l’enseignement supérieur. L’allongement non régulé des études ne peut que conduire à une sélection et une surqualification accrues à l’embauche du côté des entreprises au détriment des progressions professionnelles et salariales des salariés en place.

Contrairement aux assertions d’Eric MAURIN, tout le monde peut apprendre au cours de la vie active et évoluer dans tous les registres de compétences. Encore faut-il que la société change ses représentations archaïques sur le rapport aux savoirs et la dévaluation de l’expérience considérée comme une forme de savoir « conservateur ». Les thèses d’Eric MAURIN sont une illustration de la tentative de marier la démocratisation des savoirs avec les approches académiques et élitistes. Or cette démocratisation ne prend sens qu’en rompant avec les mécanismes de reproduction des déterminismes sociaux précoces. La reconnaissance des acquis expérientiels et des apports de la formation continue sont un bon indice de cette démocratisation qui ne se construit pas seulement en formation initiale mas tout au long de la vie…

Paul Santelmann, Direction de l’Ingénierie et de l’innovation pédagogique à l’AFPA

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