Redonner du sens à la formation professionnelle…

Une sorte de partition s’est organisée entre les politiques publiques de formation et les politiques d’entreprise. Les premières se sont cristallisées autour d’une logique défensive et curative visant à s’adresser aux chômeurs peu qualifiés et aux jeunes non diplômés, les entreprises étant supposées mobiliser les fonds de la formation dans une logique d’investissement productif et de développement. Or ce partage de vocation repose sur une approche théorique de la formation continue qui occulte deux questionnements : pourquoi séparer les chômeurs et les salariés en matière d’investissement formation ? Pourquoi fragmenter l’appareil de formation professionnelle en le spécialisant sur des objectifs sociaux pour les uns et économiques pour les autres ?

Le bilan de notre système de formation continue est, en réalité, négatif aussi bien sur le plan social qu’au plan économique. Il ne compense les faiblesses de la formation initiale que de façon très marginale et il ne parvient guère à s’inscrire dans les dynamiques du développement économique et des innovations… Et quand il est contributif à ces deux finalités il touche plutôt des publics déjà formés que les moins qualifiés…

Ce bilan que personne ne conteste vraiment ne résulte pas d’un manque de ressources financières, d’une pénurie d’acteurs institutionnels ou d’un sous-développement des organismes de formation mais d’une conception duale de la formation continue. Comme si certains organismes de formation pouvaient se dédouaner des objectifs économiques de la formation professionnelle en privilégiant des finalités « sociales » tandis que d’autres pouvaient garantir des vocations économiques en occultant les problématiques sociales ! Cette conception conduit à une segmentation catégorielle où les organismes de formation « économiques » ne s’adressent qu’à des diplômés motivés et où les organismes « sociaux » n’accueillent que des personnes faiblement diplômées mais de moins en moins volontaires et motivées.

Un organisme de formation professionnelle dédié aux actifs n’est efficace que s’il s’inscrit dans cette double vocation car c’est la seule façon d’intéresser celles et ceux qui ont le moins bénéficié de l’école. En effet les moins qualifiés sont confrontés à une double peine : le surplace professionnel quand ce n’est pas le travail précaire et le risque aggravé du chômage. Cette situation nécessite de la part des organismes de formation un éventail de compétences et de ressources essentiellement tiré de leur proximité avec les entreprises, l’économie, les transformations du travail, etc. mais aussi de leur compréhension des mécanismes d’exclusion, de sélection, de discrimination, de décrochage qui implique une contribution au développement personnel des stagiaires, à leur ouverture culturelle, à leur autonomie… Toute chose que les organismes de formation spécialisés sur les cadres ont très bien compris avec une gamme de formations centrées sur le relationnel, la communication, la connaissance de soi, le comportemental, le coaching, etc.

Si on veut rendre le système de FPC vertueux, en clair contributif à la performance économique et à la justice sociale, il faut réduire autant que faire se peut tous les mécanismes qui tendent à cliver l’appareil de formation, à le fragmenter en entités spécialisées et à segmenter son financement… Dans le contexte institutionnel français il faut parvenir à mixer les financements publics et paritaires autour des ambitions évoquées en pérennisant des dispositifs collectifs adaptés plutôt que de s’en remettre à la responsabilité individuelle des personnes et des employeurs pour régler des problèmes structurels de société… Bref il faut passer d’une logique de consommation passive de la formation à une politique active d’usage économique et social de la formation.

Paul Santelmann, AFPA

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3 commentaires pour “Redonner du sens à la formation professionnelle…”

  1. Olivier BATAILLE dit :

    Je ne peux que souscrire à ce constat, et tous les acteurs lucides du secteur ne devraient guère pouvoir avoir d’autre avis. Ce qui est (d)énoncé dans ce billet renforce bien d’autres constats sur la FPC ( y compris de récentes émissions TV ….)

    Alors juste une question : comment est ce encore possible que cela dure depuis si longtemps ?
    A quand une expérimentation des propositions de Paul Santelmann sur une échelle suffisamment représentative ?

  2. Nadine Pelvillain dit :

    Aussi ce billet appelle un double questionnement.
    Comment le Compte Personnel en Formation prendra en compte la nécessaire ré-articulation « Formation initiale / Formation professionnelle » pour réduire les inégalités ?
    Comment le Conseil en Evolution Professionnelle évitera de reproduire une approche discriminante par les publics d’une offre segmentée « actif salarié / actif demandeur d’emploi » ?

  3. Olivier dit :

    Je crains en effet que le fantasme de l’individu acteur de son développement réduise encore l’efficacité des investissements formation en France, pour les actifs comme pour les demandeurs d’emploi. Je suis surpris du refus des valeurs du collectif et de leur opposition avec les valeurs individuelles (individualiste ?).
    Ce n’est certainement pas avec cette nouvelle réforme que notre système remplira la légitime attente sociale vis à vis de la formation.
    Pourquoi continuer à cumuler des dispositifs illisibles, gaspiller tant d’argent pour maintenir bien trop d’organismes (collecteurs, de médiation, territoriaux, ..) ?
    Tant que le pouvoir politique n’en finira pas avec le maintien d’un financement de syndicats (pas toujours très légitimes sur leur représentativité) par la formation, il n’y aura pas de réforme réelle de la formation en France.
    Les bons dispositifs gagneraient à être étendus à tous les publics, tous les statuts et les périodes de la vie professionnelles (le CIF). Ce n’est pas un problème de complexité, mais bien de volonté à affirmer et d’intérêts particuliers conservateurs.

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