Se rafraichir la mémoire…

Dans cette période préparatoire à une nouvelle réforme de notre système de formation professionnelle continue, le retour sur les débats du passé peut être salutaire. Quelques années après la promulgation de la loi de 1971 sur la formation professionnelle continue, la revue ESPRIT (Octobre 1974) a publié un numéro consacré à cette question de la formation permanente en rassemblant une quinzaine de contributions. Participèrent notamment à ce numéro : René PUCHEU, Henri DESROCHE, Jacques DELORS, Daniel MOTHE, Guy ROUSTANG, Renaud SAINSAULIEU, Gérard ADAM, Etienne VERNE, Paul THIBAUD, etc. ainsi que des représentants de la CFDT et de la CGT… Tous ces articles sont en ligne sur le site de la revue ESPRIT. http://www.esprit.presse.fr/

 

 

La tonalité critique de cette publication n’étonnera que ceux qui ont trop sacralisé la loi de 1971. Dans le contexte de l’après-Mai 68, de la prégnance des « trente glorieuses » et du fugace épisode de la « nouvelle société » portée par le premier ministre Jacques CHABAN DELMAS, la loi de 1971 a pu faire figure d’exemple d’une nouvelle gouvernance des questions économiques et sociales. L’initiative de la revue ESPRIT permet à la fois de relativiser les visions iconographiques de notre système de formation mais aussi de mesurer la franchise de ton et la richesse des propos des auteurs que l’on pourra comparer à la langue de bois communément usitée depuis les années 80 à propos de la loi de 1971.

La formation des salariés

Plusieurs contributions soulignent une évidence qui a été perdue de vue depuis : « La formation n’a aucun sens ni aucune vertu en soi (…) Ce qui donne une signification à la formation, c’est le fait qu’elle prépare, accompagne et facilite un changement et que ce changement va dans le sens et de l’évolution de l’environnement, et des attentes et aspirations du personnel concerné. (…) Alors que la loi de 1971 exprimait l’espoir que le besoin de connaissances et de formation ferait changer les choses, l’inverse se produit : ce sont les nécessités de l’adaptation au changement qui entraînent le besoin de formation. » (Théo BERNHEIM & Gérard ADAM). Pour Renaud SAINSAULIEU : « Reconnaître la formation permanente, c’est en fait considérer que les structures de l’entreprise doivent aussi s’adapter aux stratégies des acteurs et non plus se présenter comme des moules tout faits où l’on coulerait la pâte humaine. ». Dans ces différentes contributions est posée le préalable de la nécessaire transformation du système de production comme processus d’usage de la formation et de reconnaissance des « capacités d’apprentissage des travailleurs de tous grades » (Renaud SAINSAULIEU). Une approche consolidée par Daniel MOTHE : « La formation des adultes peut ainsi jouer un rôle énorme ; elle peut contribuer à préparer les travailleurs à gérer et à maîtriser leur univers technique et leurs outils, à condition toutefois que les formateurs ne soient pas simplement le reflet du modèle industriel dans lequel nous vivons, mais consentent à participer à sa transformation. » et Guy ROUSTANG : « En définitive, partir des besoins de formation du système de production tel qu’il est organisé actuellement, c’est accepter de consacrer l’essentiel des moyens à ceux qui sont déjà les plus qualifiés. Vouloir que la formation permanente profite à tous, y compris à la grande masse des ouvriers et employés soumis à des tâches simples et répétitives, suppose que l’on accepte préalablement un changement dans l’organisation du travail. ». Une réflexion qui n’était pas étrangère au principal concepteur de la loi : « Comment imaginer l’enrichissement ou l’élargissement des tâches et la participation à des équipes autonomes sans une formation adéquate qui vienne accompagner le mouvement propre des travailleurs et leur permette de faire valoir toutes ses potentialités. » (Jacques DELORS).

Formateurs et organismes de formation

D’autres contributions de ce numéro abordent la question délicate des publics ciblés et des organismes de formation : « La formation permanente, comme l’école et l’université, est élitiste en ce qu’elle ne s’adresse de préférence qu’à ceux qui occupent les emplois les plus élevés. » (Etienne VERNE). Derrière ce constat qui se confirmera, pointait la question du développement des organismes de formation suscité par le « marché » ouvert par la loi de 1971 : « On est en train d’assister à une fantastique éclosion d’organismes multiples. Dont certains ont déjà vécu ce que vivent les roses ; heureusement ! (beaucoup n’étaient point des roses !) Dont certains relèvent autant de l’agence de tourisme que de l’organisme de formation. Toutefois, il ne faut rien exagérer. Il est aussi des entreprises qui concilient compétence « pédagogique » et profit. (…) Quoiqu’il en soit, la multiplication va bon train ; 600 nouveaux organismes de formation pour adultes sont, grosso modo, nés depuis 1971… » (René PUCHEU). Un essor d’abord interprété comme une extension du formatage scolaire que comme alternative sociétale : « (…) en l’espace de deux ans, près de 3000 organismes se sont formés, travaillant avec les mêmes tics qu’on rencontre depuis dix ans en France dès qu’il s’agit d’éducation. Il semble que certains ne peuvent vivre que derrière le statut de formateur et qu’ils ont été mis au monde pour sauver, conscientiser, empoisonner les autres, d’abord par l’instruction, puis, quand le bateau scolaire coule, par la formation. » (Didier PIVETEAU). Une critique virulente amplifiée par Etienne VERNE : « L’éducation continue, la formation des adultes, l’animation des vieillards, c’est une des marques nouvelles de l’emprise du pédagogique sur les hommes et les groupes humains. Elle s’inscrit sur la même courbe de développement que les formations initiales, et n’introduit aucune rupture, mais prolonge la scolarisation. ». Pour Paul THIBAUD : « L’éducation permanente sera simplement une astuce pour décharger un système scolaire ébranlé par la révolte et la déception. L’effet sera même négatif pour les défavorisés dans la mesure où le décalage entre le système professionnel et le système éducatif diminuera, alors qu’il offre une chance aux autodidactes. »

Une contribution de Léon VINZIER relative à l’expérience des salariés de LIP vient pondérer ces appréciations plutôt pessimistes. Ces salariés avaient bénéficié d’un plan de formation issu de leurs revendications : « Trois organismes différents assurent la formation à l’heure actuelle :

1)      L’AFPA : 200 O.S acquièrent ou perfectionnent leur compétence horlogère, notamment dans le montage des montres : on leur donne une polyvalence à deux ou trois postes et une connaissance des autres types de mouvements de montre (montre électrique, à quartz, etc.). Cette formation semble se dérouler normalement et connaître un succès.

2)      L’Education Nationale se charge de la formation mécanique (…). 120 salariés suivent les cours d’ajustage, rectifiage, etc. Mais il faut le dire, au grand regret de ceux qui pensent que la formation professionnelle doit passer par l’Education Nationale, les choses ne sont guère satisfaisantes. Non pas que le personnel de formation soit incompétent : beaucoup de professeurs qui enseignent ici enseignent aussi dans le cadre de l’AFPA. Mais la mise en route des stages a été parsemée de contre-temps, de lenteurs inadmissibles (…)

3)      Enfin le CESI donne une formation absolument remarquable aux ETAM (employés, techniciens, agents de maîtrise). Le programme et le déroulement de ce stage de « perfectionnement-encadrement » ont été discutés et négociés avec les stagiaires (…) »

Au-delà de l’expérience isolée des travailleurs de LIP cette mobilisation à géométrie variable de différents opérateurs de formation publics, parapublics (AFPA) et mi-publics/mi-privés (CESI) soulevait la question du périmètre, des caractéristiques et des synergies de l’appareil de formation des adultes mobilisé dans des chantiers sociaux et économiques stratégiques. Une question toujours d’actualité… Peut-être la seule question qui vaille…

Paul Santelmann. Responsable de la veille « Emploi & Qualifications » à l’AFPA

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