Distribution des savoirs et innovation

Depuis les années 80 l’allongement des études est présenté comme le remède miracle de la réussite sociale et professionnelle mais aussi du développement économique. De la nécessaire démocratisation de l’accès aux savoirs on est passé à une conception d’accumulation des connaissances concentrée en début de vie. La massification de l’enseignement supérieur est en constante progression : de 1,2 million d’étudiants en 1980 (460 000 en 1970) on frôle en 2002 les 2,4 millions… Cette évolution laisse supposer que les besoins sociaux, économiques et culturels du pays nécessitent une élévation du niveau de formation des nouvelles générations. Cet axiome devrait d’ailleurs avoir comme autre conséquence un effort proportionnel en direction des adultes qui ont eu une scolarité courte… 

Or depuis la même période la durée moyenne des actions de formation continue n’a cessé de baisser et se situe à environ 20H par actif… Ce paradoxe est d’autant plus étonnant qu’une économie compétitive ne peut pas simplement attendre les sorties du système éducatif pour atteindre ses objectifs. Elle a tout autant besoin de s’appuyer sur la montée en compétences des actifs qu’ils soient en emploi ou en recherche d’emploi. L’exigence de compétitivité rejoint ici l’exigence de justice sociale en matière de contribution intergénérationnelle. Ecarter une majorité d’actifs de l’effort de montée en compétences est une faute économique et sociale.

En réalité cette réticence à mobiliser la formation comme levier de montée en compétences des actifs résulte d’une conception où le développement des savoirs est déconnecté de leurs applications. Ainsi la société des connaissances a été présentée comme une mutation en rupture avec l’économie industrielle. Les conséquences de ce biais a été souligné dans une chronique de Bernard GUILHON (« Quand l’innovation est prise au piège » – Le Monde Eco & Entreprise du mardi 24 mai 2013) : « Ce manque d’intérêt pour l’industrie se retrouve dans une vision schizophrénique de l’innovation au sens où l’on valorise la production de nouvelles connaissances sans en vouloir les applications. L’innovation n’est pas envisagée comme une transformation des façons de penser et d’agir (…) Elle est avant tout pensée comme un processus d’augmentation et de préservation qui s’incarne dans les progrès scientifiques alimentés par les dépenses publiques de recherche et développement (R&D) et la création d’emplois intensifs en connaissance qui valident nos filières d’excellence. ».

Cette dissociation de l’effort éducatif des besoins d’innovation traduit en réalité une approche parcellaire et restrictive des savoirs qui pénalise l’enseignement professionnel et la formation continue qui demeurent des éléments marginaux au sein des transformations de l’économie. Comme si ces transformations ne dépendaient que des recherches et des découvertes et non de leurs traductions opérationnelles dans l’activité de travail. Or cette traduction nécessite un lourd travail de conception et d’ingénierie des formations professionnelles continues. Et pourtant  les organismes supposés concourir à la formation qualifiante des adultes se voient reprocher des durées de formation trop longues (au-delà de 9 mois ces durées apparaissent « hors norme ») alors même que l’allongement des études initiales se compte en années supplémentaires…  Cette situation pourrait laisser penser que les plus jeunes seraient plus adaptés aux différentes contraintes des systèmes de validation or pour les diplômes professionnels de l’Education Nationale  les adultes ont un taux de réussite aux épreuves tout-à-fait honorables. Ainsi  les candidats en formation continue sont  plus performants (88,7 % de réussite au CAP et 83 % au BAC Professionnel) que les apprentis ou les candidats de la voie scolaire[1]. Le reploiement intergénérationnel de l’effort de formation est désormais un enjeu central dans la recherche d’une relance économique qui ne pourra pas s’appuyer sur la « sur-diplomation » des uns et la déqualification des autres…

Paul Santelmann, veille « emploi & qualifications » à l’AFPA



[1] Note d’information (Education nationale) – les diplômes de l’enseignement professionnel, session 2012 – 5 avril 2013.

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2 commentaires pour “Distribution des savoirs et innovation”

  1. alan gallet dit :

    Merci pour cet article intéressant, qui confirme une fois de plus le même constat que l’on retrouve dans de nombreuses études. Et pourtant, cette tendance pernicieuse persiste et s’aggrave. Quel est, ou quelles sont les causes de ce parodoxe?

  2. paul santelmann dit :

    La principale cause de ce paradoxe tient à l’usage essentiellement conjoncturel de la formation continue en direction des moins qualifiés. Alors que l’existence de millions d’actifs de plus de 30 ans qui sont en difficulté sur le marché du travail nécessiterait une politique structurelle de montée en compétences, les dispositifs dominants sont marqués par leur dimension éphémère et conjoncturelle qui lamine l’appareil de formation supposé répondre à cet enjeu. Une politique structurelle suppose une stabilité des opérateurs, une anticipation des évolutions des métiers et des secteurs, une implantation territoriale pérenne, etc.

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