Comprendre la structure des qualifications professionnelles

Le décalage entre le pilotage des filières de formation et le contenu des emplois s’accentue. L’adéquation « fine » formation/emploi qui reposait sur une spécialisation précoce de la main d’œuvre en période de plein emploi a, depuis longtemps, perdu de sa pertinence. Il y a de moins en moins d’ouvriers et d’employés qui exercent un métier qui correspond à la spécialité de leur formation professionnelle initiale. Mais plus largement la répartition interne de l’effort de formation professionnelle initiale et l’équilibre entre celle-ci et la formation continue traduit une dissociation qui pénalise notamment les nouvelles générations. En caricaturant, les représentations dominantes sous-estiment les compétences des ouvriers et des employés, sur-dimensionnent les connaissances des cadres et des professions intellectuelles supérieures et minorent l’importance des professions intermédiaires.

La nomenclature des catégories socio-professionnelles qui peine à traduire l’accélération des transformations des contenus des emplois entretient ces représentations. En effet selon l’INSEE il y a :

  • 14,2 millions d’ouvriers, d’employés, d’artisans, de commerçants et d’agriculteurs (dont 5,5 millions de « non qualifiés) soit 55 %
  • 6,5 millions de professions intermédiaires soit 25 %
  • 5,1 millions de cadres, de professions supérieures et de chefs d’entreprise soit 20 %

Pour le CEDEFOP[1] la structure qualitative des emplois à 2020 esquisse une autre approche : 31,5 % des emplois exigeront des qualifications de niveau supérieur, 50 % des emplois correspondront à des qualifications de niveau moyen et 18,5 % des emplois n’exigeront que peu de qualifications. En fait cette hypothèse acte l’assimilation d’une partie grandissante des ouvriers et employés très qualifiés dans le groupe des professions intermédiaires et souligne l’obsolescence de la grille de lecture des qualifications professionnelles inspirée de la nomenclature des niveaux de formation de 1969… Mais elle traduit surtout l’abandon des investigations permettant de compléter et d’enrichir les enquêtes statistiques qui n’ont pas vocation à être la seule façon d’étalonner la hiérarchie des qualifications.

Appréhender l’évolution du nombre de plombiers ou d’architectes ne se confond pas avec l’appréciation qualitative des transformations de ces métiers. Les grands agrégats sectoriels et socio-professionnels construits dans l’après-guerre ont plus ou moins bien résisté aux mutations du travail. Les dénominations relatives aux activités professionnelles se sont notoirement diversifiées, des ouvriers sont devenus opérateurs, des employés sont devenus assistants, le vocable « technicien » se décline sur un éventail impressionnant de niveaux de qualification, etc.

Les nomenclatures d’emploi ne sont pas des grilles fiables d’analyse des qualifications professionnelles et leur usage unilatéral peut aboutir à des appréciations erronées, notamment en termes d’effort de formation prioritaire. Les travaux du CEDEFOP illustrent les mécompréhensions qui font que l’effort éducatif de certains pays a abouti à des déclassements liés à l’embauche de « sur-diplômés » mais aussi à l’éviction de jeunes ou de seniors considérés comme sous-éduqués. Dans la bataille pour l’emploi et l’usage avisé de la formation, l’approche statistique ne suffit pas, il est nécessaire de réinvestir dans des approches plus qualitatives du travail.

Paul Santelmann, Responsable de la veille « emploi & qualifications » à l’AFPA



[1] Note d’information – juin 2010 « L’inadéquation des compétences en Europe »

 

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