Réinvestir le travail…

« D’une façon générale, et ceci est bien naturel, la direction vous apprendra comment elle a organisé l’usine, les techniciens vous diront ce que ferait un robot qu’ils auraient construit pour remplacer l’ouvrier, le contremaître vous parlera de son travail à lui, mais vous devrez trouver vous-mêmes ce que fait réellement l’ouvrier, et c’est là que commence l’analyse du travail » Cette remarque de Jean Marie FAVERGE (1) dans l’ouvrage qu’il a écrit en 1955 avec André OMBREDANE (L’analyse du travail, PUF), est toujours valide en 2013. Dans cette période où les sociologues scrutent le chômage et le sous-emploi, il est grand temps de braquer les projecteurs sur le rapport des salariés et des demandeurs d’emploi au travail. Car c’est un grand paradoxe que cette situation où la complexification du travail de millions d’ouvriers et d’employés (50 % des actifs !!!) s’avère un sujet d’investigation marginal alors même qu’on ambitionne de redonner un emploi à tous…

Il faudrait également prendre la mesure du puissant phénomène de perte des identités professionnelles causé par le chômage de masse. Dans les dix dernières années près de 10 millions de personnes ont passé au moins un an au chômage, près de 5 millions y ont passé plus de deux ans… Cette situation a doublement affecté le rapport au travail, un travail qui semble avoir perdu son statut protecteur et intégrateur mais qui s’est également dévalorisé. C’est pourquoi parmi les prestations contributives au retour à l’emploi des chômeurs, l’analyse du rapport qu’ils ont développé avec le travail est un passage important pour reconstruire des perspectives professionnelles réalistes et faisant sens.

Pour de nombreux demandeurs d’emploi, c’est en prenant la mesure des points forts et des points faibles de leur expérience professionnelle qu’ils peuvent se situer sur le marché du travail. Encore faut-il que les services de l’emploi soient dotés des démarches et des méthodes adaptées pour de telles investigations. Mettre en place des espaces réflexifs sur le bilan à tirer d’une vie de travail, de l’exercice de plusieurs métiers, d’une orientation professionnelle mal vécue, etc. ne se résume à organiser des « bilans de compétences » individuels…

La dimension collective de la réflexion sur l’expérience au travail est un élément à ne pas négliger si on veut éviter d’accentuer l’isolement des chômeurs. Le chômage c’est une rupture avec une dimension collective et sociale de la vie et pas seulement l’éviction d’un emploi réduit à un poste de travail. Les chômeurs ne forment pas une communauté en soi, c’est pourquoi les services de l’emploi doivent aussi travailler sur les acquis de l’expérience collective qu’est le travail. Mieux vaut pour mener ces démarches être familiarisé avec l’analyse du travail réel plutôt que de mobiliser des représentations qui se sont construites ailleurs. Les chômeurs seront d’autant plus enclins à se construire des perspectives dans le cadre des mesures pour l’emploi si leurs interlocuteurs leur semblent affutés sur les questions du travail et non soumis aux représentations stigmatisantes qui affectent de nombreuses activités du « bas de l’échelle ».

En effet, la mauvaise image de nombreuses professions et activités, pourtant économiquement indispensables, induit une dévaluation des salariés qui les exercent. Il ne s’agit pas ici d’une dévalorisation liée aux mauvaises conditions de travail ou aux bas-salaires de certains métiers mais bien d’une déconsidération des compétences et des qualifications qui y sont mobilisées et qui déconstruit le rapport au travail. Une déconstruction qui entretient le manque de confiance de nombreux salariés et demandeurs d’emploi dans leurs potentiels. La prise de parole collective sur le travail est donc un point de passage à ne pas négliger dans l’activité des services de l’emploi. C’est d’ailleurs à ce prix que l’on pourra mobiliser à bon escient la formation non pas comme remède aux supposées lacunes des chômeurs mais comme modalité d’optimisation de leurs acquis.

Paul Santelmann, Responsable de la veille « emploi & qualifications » à l’AFPA

(1) Jean Marie FAVERGE, psychologue du travail, a animé les travaux du centre d’études et de recherches psychotechniques de l’ANIFRMO (qui deviendra l’AFPA) de 1947 à 1959.

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