« Petite poucette »… L’éloge du désordre…

Aux éditions Le Pommier Michel Serres a commis cette année 2012 un pense-bête à l’usage des pédagogues et des institutionnels du savoir qui croient encore à un monde qui tournerait autour d’eux. Le développement des technologies de la circulation accélérée des savoirs est en train de laminer le rapport maître/élève dont la critique n’est certes pas récente mais qui continue à se maintenir à la faveur de représentations institutionnelles obsolètes.

Prenant comme exemple l’étudiante lambda munie de sa micro-machine à envoyer et à recevoir les nouvelles à l’aide de ses deux pouces, Michel Serres nous donne enfin l’explication du brouhaha qui couvre désormais l’ambiance sonore des amphis universitaires et l’expression des corps professoraux. Le collectif anonyme des classes et stages de nos systèmes éducatifs et formatifs est sorti de son silence, et Michel Serres nous propose d’en comprendre le motif : le savoir est désormais à portée de pouce…

C’est là où l’humble acteur du système organisé de la formation professionnelle des adultes intervient, non pas pour contester le constat qui ravit paradoxalement une communauté pédagogique toujours avide d’autocritique, mais pour souligner l’importance d’une réflexion simultanée sur l’ennui au travail que l’auteur aborde dans son opuscule (page 53 et suivantes si bien nommées le « tombeau du travail »). Le délitement de l’engagement au travail est la clef d’interprétation de la déstabilisation de l’ordre académique conçu pour une société pyramidale et élitiste fondée sur une division du travail toujours recherchée malgré ses errements pseudo-rationalistes. Le partage des savoirs permis par les réseaux du WEB s’avère un révélateur des lacunes des organisations du travail fondées sur l’anonymat du plus grand nombre (l’interchangeabilité des salariés de base supposés peu qualifiés) alors même que les discours sur la responsabilité des individus explosent.

Comme l’écrit Michel Serres : « le capital ne signifie pas seulement la concentration de l’argent, mais aussi de l’eau dans les barrages, du minerai sous terre, de l’intelligence dans une banque d’ingénierie éloignée de ceux qui exécutent. L’ennui de tous vient de cette concentration, de cette captation, de ce vol de l’intérêt. » (page 55). La diffusion et la mutualisation des savoirs contenues dans les potentialités des réseaux et du numérique ne prendront sens que dans une transformation profonde du travail et de ses organisations. A quoi bon une ouverture illimitée aux savoirs sans une montée des organisations intelligentes du travail ?

Bref, en 80 pages (le recours à des ouvrages courts et percutants est une bonne nouvelle, on pense au pavé de 840 pages de Luc Boltanski et d’Eve Chiapello sur le nouvel esprit du capitalisme de 1999 aux éditions Gallimard), Michel Serres nous offre quelques pages roboratives sur l’état de la démocratie et le rapport aux savoirs qui en est un élément essentiel. Son ouvrage vaut également par l’appel à un dépassement des cloisonnements sociaux, culturels, professionnels qui handicapent l’émergence d’une société mature qui ne joue pas sur les tensions intergénérationnelles ou inter-communautaires et… interprofessionnelles.

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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