Les formateurs face au renouvellement des savoirs techniques

Presque tous les métiers sont impactés par l’accélération des évolutions en matière de technologies, de machines, d’outils, de matériaux, de logiciels, de processus, de produits, etc. Ces transformations ne se résument pas à des logiques de substitution ou de remplacement mais elles modifient des modes d’intervention, elles complexifient l’exercice professionnel et demandent une plus grande capacité à intégrer le changement technique comme élément de contexte. Appliquées à des centaines de secteurs d’activité, à des dizaines de milliers d’entreprises et à des millions de salariés, ces évolutions expliquent en partie l’émergence de milliers prestataires de formation continue dont l’activité principale n’est pas la formation mais le portage et la diffusion des techniques nouvelles. Ce phénomène a largement déstabilisé l’enseignement professionnel initial et la conception des diplômes et des titres professionnels confrontés à un dilemme quasi insoluble.

Malgré une fuite en avant dans la production de micro-certifications et de nano-formations supposées accompagner les transformations rapides des métiers, la structure même de la formation professionnelle est atteinte dans son noyau dur : les formateurs permanents peinent à s’approprier ces micro-innovations qui favorisent l’intervention de professionnels en exercice. Seules les mutations technologiques d’ampleur comme les TIC ou les nouvelles énergies qui modifient le système productif de façon profonde peuvent donner lieu à des traductions certificatives, éducatives et formatives de fond appropriables par les corps permanents d’enseignants et de formateurs. C’est d’ailleurs ces mouvements de fond qui sont la clef d’interprétation des phénomènes d’accélération des évolutions de l’exercice des métiers.

Or en ce qui concerne les enseignements de niveau V, IV et III les systèmes de formation professionnelle n’ont guère intégré cette nouvelle donne qui a conduit à la quasi-disparition des enseignants issus du monde professionnel ou à l’obsolescence de leurs référentiels d’intervention. La notion même d’un enseignement professionnel de base visant l’acquisition de diplômes/métiers très spécialisés a perdu de sa portée sauf dans une dimension propédeutique jusqu’ici réservée aux filières du tertiaire administratif.

Le fait (constaté depuis plus de 15 ans) que  les diplômés exercent de moins en moins d’emplois en lien avec leur spécialité démontre l’importance de refonder l’enseignement professionnel et la formation qualifiante autour de finalités et d’objectifs en phase avec les transformations du travail et les nouveau processus de diffusion des micro-savoirs techniques. Ainsi l’alternance prendrait tout son sens si l’élargissement des référentiels de la formation professionnelle venait enrichir l’acquisition des savoirs opérationnels ponctuels en situation de travail plutôt que d’être en situation de « décrochage » technique…

Les enseignants et les formateurs permanents issus du monde professionnel possèdent une expérience irremplaçable qui ne doit pas se transformer en carcan ou se réduire à une vision anecdotique et éphémère des professionnalités. Elle doit être considérée comme le point de départ pour une maîtrise des enjeux qui traversent le rapport au travail à travers les transformations des métiers. Ces transformations ne sont pas neutres, elles illustrent des choix collectifs, des représentations, des rapports sociaux… L’interprétation de ces évolutions est de la responsabilité des ingénieries de formation et des formateurs. Le défi d’une économie socialement responsable est un bon exemple de la façon dont les formateurs peuvent développer leur valeur ajoutée par rapport au « court-termisme » et aux vocations adaptives de la formation continue qui seront de toute façon de plus en plus intégrées dans les systèmes de travail.

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

Tags: ,

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.