Classes moyennes… Les illusions d’optique…

lost_tv_show_cast_1280x800L’ouvrage récent d’Eric Maurin et Dominique Goux (Les nouvelles classes moyennes – La République des Idées – Seuil, 2012)  relance le débat sur la place des classes moyennes en France et la question du déclassement. Ces problèmes ne sont pas anodins car ils interrogent l’évolution de la structure des qualifications professionnelles et notre modèle éducatif. Celui-ci était supposé répondre à une forte élévation des niveaux de qualification liée à l’essor de l’économie des services et des savoirs pronostiqué dans les années 80. L’enjeu d’une politique de relance de nouveaux secteurs industriels vient d’ailleurs relativiser ces thèses qui, mal interprétées, ont contribué à la dévaluation des filières technologiques et professionnelles au profit des filières générales.52783157Les auteurs s’emploient à démontrer que la politique éducative a porté ses fruits en termes d’accès aux emplois intermédiaires et de promotion sociale. Cependant ils avancent une appréciation étonnante des spécificités des professions intermédiaires qui constituent une partie importante des classes moyennes. Ces spécificités qui différencieraient ce groupe social des ouvriers et des cadres, tiendraient dans une spécialisation professionnelle trop poussée qui entraverait les possibilités d’évolution et de mobilité. Ainsi le sentiment de déclassement de ces salariés serait lié à une moindre transférabilité de leurs compétences dans d’autres métiers de même niveau. Cette non transférabilité de leurs compétences alimenterait l’enfermement professionnel de ces salariés malgré une position plus stable et moins contraignante que les catégories d’ouvriers et d’employés. Dans un entretien (Sciences Humaines n° 237 – mai 2012) Eric Maurin explique même que les diplômes BAC + 2 des classes moyennes « à vocation professionnelle, de type BTS, garantissent une bonne insertion professionnelle. Mais ils ne permettent pas de rebondir facilement en cas de licenciement, car ils correspondent à des compétences difficilement transférables d’un contexte à l’autre. »

Ainsi les contenus d’activité et les diplômes professionnels des professions intermédiaires seraient marqués par un niveau de spécialisation trop étroit et une trop grande dépendance des Les_classes_moyennes_à_la_dsalariés à l’égard de leur employeur ! Cet argumentaire semble ignorer que la majorité des diplômés en BTS ou en DUT est issue des filières générales et technologiques supposées transmettre un spectre large de savoirs transversaux et transférables. Que dire alors de la spécialisation des diplômes professionnels de niveau V et IV (CAP et BAC PRO) ? Par ailleurs l’hypothèse d’une homogénéité des profils personnels des salariés occupant les qualifications intermédiaires est battue en brèche ne serait-ce que par la faible adéquation entre les diplômes qu’ils détiennent et les emplois qu’ils exercent… Sans parler que dans nombre de qualifications intermédiaires (techniciens industriels par exemple) se côtoient des diplômés de niveau V et des diplômés de niveau III et plus…

Les obstacles aux mobilités ascendantes des professions intermédiaires tiennent en fait à de nombreux éléments comme les faibles perspectives promotionnelles au sein des TPE/PME ou au recrutement des cadres supérieurs dans les grandes firmes favorables aux jeunes surdiplômés au détriment des salariés expérimentés. Sous l’angle de l’organisation de l’enseignement supérieur la prime donnée aux licences et masters a mécaniquement dévalué les BTS et les DUT et accentué les surqualifications au recrutement dont les effets pervers sont désormais connus. Ainsi la poursuite d’études en licences professionnelles de titulaires de BTS alors même que les licences professionnelles avaient comme vocation de raccourcir les cursus de nombreux étudiants fourvoyés dans les filières généralistes sans issue, est une illustration de la fuite en avant de notre système éducatif. Le débat sur les professions intermédiaires nécessite d’intégrer des éclairages sur les contenus réels d’activité et de relativiser les hypothèses des années 80 sur la montée en niveau des emplois et l’abstraction montante du travail. Montée en niveau qui ne s’est d’ailleurs pas traduite sur le plan salarial ce qui est, en quelque sorte, une illustration de la surestimation de ces processus…

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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