Quel apport de la numérisation des savoirs ?

numéricLe dépassement de l’enseignement à distance par l’émergence de différents modes de réorganisation de la diffusion des savoirs (univers virtuels, serious games, ressources numérisées, réseaux d’échange, etc.) dans le champ de l’éducation et de la formation modifie l’ensemble des fonctions contributives à la diffusion des savoirs. La production de ressources formatives numérisées rapproche les fonctions de conception et de mise en œuvre/réalisation. Elle revitalise les notions d’ingénierie de formation et de recherche appliquée en formation. Cette évolution pousse à quitter la dimension économique restrictive d’achat d’heures de formation pour entrer dans le financement de ressources immatérielles renouvelées de façon permanente et dédiées à des individus, des communautés, des territoires, des entreprises…

Plus largement cette évolution de la numérisation nécessite une meilleure articulation entre les systèmes organisés de formation, les entreprises et l’ensemble des processus d’apprentissage informels durant toute la vie. La numérisation permet de dépasser de nombreux cloisonnements notamment disciplinaires mais aussi en termes de statuts de publics. Elle permet aussi de flexibiliser les temps d’apprentissage et d’individualiser/démocratiser l’usage de la formation.

distanceLe développement du numérique en formation réinterroge de nombreuses champs disciplinaires contributifs à la compréhension du développement humain et du rapport aux savoirs : les sciences cognitives, la psychologie, la sociologie, l’ergonomie, l’économie, etc.  Une partie non négligeable du travail de recherche en formation (en déclin depuis les années 80) a d’ailleurs été relancé par le développement des technologies numériques.  Les questions de motivation, d’engagement, de stratégie ou de styles d’apprentissage, d’autoformation accompagnée, de coaching formatif, etc. ont été relancées.

Cette relance de la recherche permet de réinterroger les pratiques, les méthodes et les outils en usage  en formation des adultes. Notamment la didactique professionnelle voit son champ s’élargir de par les questions soulevées par le numérique en matière d’analyse du travail, de simulation à but formatif, de reconstitution d’univers complexe de travail ou de situations professionnelles clef  (serious games). Les technologies numériques peuvent également contribuer à mieux instrumenter l’évaluation en formation.

culture-numériqueLa numérisation des ressources de formation nécessite des investigations pédagogiques et didactiques plus poussées. De la même façon que le présentiel (face-à-face formateur/formé) nécessite des variantes organisationnelles et des modalités pédagogiques adaptées à la fois au contenu et aux apprenants (la transmission en présentiel diffère selon la taille des groupes d’apprenants et les durées de formation), les systèmes numérisés doivent s’adapter aux contenus (notamment selon leur degré d’invariance et selon les modes d’application des savoirs) et aux différentes façons d’apprendre.

Une des avancées réside dans le couplage distanciel/présentiel/informel et le dosage des trois dimensions. Les travaux sur les styles d’apprentissage sont, de ce point de vue, très utiles car ils permettent d’identifier les points de blocage des apprenants par rapport aux trois dimensions : certains se retrouvent parfaitement dans les différentes formes du distanciel, d’autres dans l’informel alors qu’une minorité préfère le groupe et rapport direct au formateur.

D’une façon générale les publics les moins qualifiés qu’ils soient salariés ou demandeurs d’emploi sous-utilisent les ressources numérisées. D’une part parce que l’offre de formation qui leur est proposée est généralement présentielle (formule du stage) et relève d’une certaine forme de contrôle social (le salarié ou le demandeur d’emploi en formation est rémunéré et doit, en contrepartie, prouver qu’il est bien en formation : fiche de présence).  D’autre part l’attractivité des modalités numérisées pour les populations faiblement scolarisées suppose une ingénierie de conception plus sophistiquée (plus coûteuse) et des modes d’appui et d’accompagnement en distanciel ou en présentiel plus complexe à organiser (et également plus coûteux que le simple stage). Cela montre combien il est nécessaire de retravailler sur les normes sociales et les représentations qui sous-tendent le système de formation professionnelle encore fortement enserré truffautdans une fonction subalterne au sein de l’économie et découplée des enjeux de société (rapport à la technique, à la culture et à la démocratie).

Il est également nécessaire de favoriser le décloisonnement des différents types de savoirs sur la base de projets incluant ou privilégiant la pluridisciplinarité et les poly-compétences. Le numérique articulé à l’audiovisuel permet d’établir des passerelles entre les savoirs et leurs représentations mais aussi de mieux les contextualiser. L’enjeu du numérique ne se résume donc pas à une impulsion des processus spontanés de développement et de formation mais nécessite une revitalisation des ingénieries de formation.

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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