Transmission des savoirs. Des évolutions irréversibles…

chewing gum_32784Depuis quelques décennies le système de formation des adultes peine à se renouveler face aux évolutions technologiques et sociétales qui relativisent l’apport des logiques institutionnelles et administratives dans le rapport aux savoirs. La question de la professionnalisation des formateurs est ainsi régulièrement soulevée face à une dévaluation tendancielle de leur rôle et de leur statut social.

Les transmetteurs de connaissances, de savoir-faire et de valeurs ont eu une image positive jusqu’aux années 70. Cette compétence de transmission était d’ailleurs associée à d’autres activités comme l’orientation professionnelle, la recherche appliquée, l’ingénierie, la diffusion et la gestion de ressources, l’innovation pédagogique liée aux caractéristiques des adultes… Les années 60 et 70 furent le cadre de nombreuses avancées issues de la formation des adultes dans l’outillage des pratiques de formation[1]. L’institutionnalisation de la formation continue à la suite des lois de 1966 et de 1971 a relativisé tous ces aspects en surdimensionnant les volets réglementaires, financiers, administratifs, commerciaux et communicationnels de la formation des adultes jusque là assise sur un régime de subvention et d’engagement militant.

2-bodie-ghost-townUne phase transitionnelle va ainsi s’ouvrir marqué par une tension entre les objectifs d’intérêt général poursuivis par les organismes privés, parapublics et associatifs issus de l’après-guerre et les objectifs commerciaux des nouveaux arrivants logiquement focalisés sur les volets rentables de l’activité de formation qui relèvent essentiellement des besoins des catégories socio-professionnelles du haut de l’échelle… Plusieurs processus sont venus affaiblir par la suite ce système hybride :

  • La massification scolaire et universitaire qui verra le monde enseignant être sur-mobilisé sur la formation initiale ;
  • La crise du militantisme et plus largement des modèles d’action fondés sur des avant-gardes éclairées ;
  • L’ère post-taylorienne qui ouvre la voie à une réintégration des fonctions formatives dans le travail lui-même.

Tous ces processus vont favoriser sous des angles divers les logiques d’autoformation qui seront optimisées par les technologies de l’information et de la communication (TIC) qui s’avèrent des technologies post-tayloriennes par essence… Un quatrième phénomène déstabilisera le système : le chômage de masse qui entraîne une partie des organismes de formation professionnelle et d’éducation populaire vers le traitement social des chômeurs qui modifient de fait les finalités de la formation et les compétences qui lui sont attachées.

kevin_bourgeois_art_2Plus largement les compétences de transmission vont décliner confrontées :

  • au caractère éphémère des savoirs techniques ce qui déstabilisera les formateurs permanents,
  • à l’émergence des compétences-clef/transverses qui relèvent plus des processus expérientiels que des cursus formatifs,
  • à la démocratisation des savoirs généraux,
  • aux organisations apprenantes et qualifiantes des entreprises,
  • au poids des médias, d’internet…

Cette évolution n’a pourtant guère affecté le marché administré qui s’est construit autour de l’obligation légale de financement de la FPC par les entreprises et les dispositifs publics dédiés aux jeunes et aux chômeurs. Elle a créé cependant une tension qui amène l’offre de formation à sophistiquer les stratégies commerciales et à tenter d’améliorer son image d’où la consolidation des fonctions commerciales, marketing, gestionnaires, administratives… Parallèlement les opérateurs de formation sont confrontés à une montée de la prescription de la part des financeurs publics qui s’emparent de deux objets qui structuraient fondamentalement l’activité des organismes de formation : l’analyse des besoins de formation des publics cibles et la définition des réponses de formation en termes de durée, de contenus, voire de méthodes pédagogiques !

stewTraining_2006Dans ces conditions les formateurs vont-ils perdre leur identité fondée sur la transmission au profit de fonctions plus proches de celles des communicants, des consultants ou des travailleurs sociaux ? Ces métiers sont caractérisés par des convergences en termes de compétences comme l’écoute, l’intermédiation, l’échange, l’appui, la facilitation, l’information, le travail en réseaux… Cependant des interrogations demeurent face à l’atomisation des savoirs, l’atonie cognitive entretenue par la fracture sociale et culturelle, à l’échec scolaire qui devient irréparable, la focalisation sur l’immédiat et l’éphémère au détriment du moyen terme où se joue notamment la question environnementale… En un demi-siècle la fonction générique de formateur fondée sur la transmission s’est considérablement transformée et a évolué vers l’intermédiation. Les identités de départ y survivront-elles ?

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA


[1] Le recensement de ces avancées a notamment été réalisé dans l’ouvrage collectif dirigé par Jean François Delplancke : La formation permanente aux éditions RETZ (collection : les encyclopédies du savoir moderne) – 1975.

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