De la myopie des approches statistiques du travail…

5-chantier-macons2« Les « Egyptologues sérieux » quant à eux savent depuis longtemps que les pyramides n’ont pas été bâties par des esclaves et que plusieurs siècles séparent la construction des pyramides de l’histoire des Juifs en Egypte, souligne Dieter Wildung, ancien directeur du Musée égyptien de Berlin. « Le monde ne pouvait tout simplement pas croire qu’on avait construit les pyramides sans avoir recours à l’oppression et au travail forcé, mais grâce à la loyauté envers les pharaons », explique-t-il. Selon Zahi Hawass, les ouvriers des pyramides étaient issus de familles pauvres du nord et du sud de l’Egypte et étaient respectés pour leur travail, au point que ceux qui sont morts sur le chantier ont été enterrés près des monuments sacrés de leurs pharaons. « Ils n’auraient jamais été enterrés avec autant d’honneurs s’ils avaient été des esclaves », affirme-t-il. » (Par Katarina Kratovac, Associated Press – AP)

Il est devenu courant d’évoquer l’inattendue progression des emplois « non qualifiés » observée depuis le milieu des années 1990 au regard des transformations organisationnelles et techniques du système productif. Ainsi dans une économie « nouvelle », traversée par l’innovation technologique et la diffusion des savoirs, le travail non qualifié se maintiendrait soit comme survivance de l’ancienne économie, soit comme élément invariant du travail humain. Les dernières publications du CARIF-OREF Ile de France relayent cette représentation (il y aurait près d’un million d’emplois non qualifiés en Ile de France !) qui allie à la fois des préjugés surannés, des logiques de stigmatisation des personnes et une méconnaissance des contenus de travail.72 DPI 300PX Les maçons - Domaines Schlumberger

Ces analyses résultent non pas d’analyses méticuleuses des contenus du travail ou d’un décryptage fin des classifications des 500 principales conventions collectives, mais de l’exploitation statistique des enquêtes emploi[1] au moyen de la nomenclature INSEE des catégories socioprofessionnelles dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est plus en phase avec le monde du travail. Ainsi selon cette nomenclature, en 2009, 5,5 millions de personnes occupaient un poste non qualifié, soit 500 000 de plus qu’en 1982 et 1,2 million de plus qu’en 1994 !

La difficulté d’établir une frontière nette entre emplois non qualifiés et emplois qualifiés pourrait se réduire à un débat théologique si cette question n’était pas au cœur de nombreux volets de l’action publique et de la négociation collective. En effet l’existence d’emplois présentés comme non qualifiés :

  • S’avère un des nœuds gordiens des politiques d’emploi et de formation : comment concilier l’accès à des emplois dépréciés et l’effort de formation dédié aux moins qualifiés ? Les allégements de charges sociales sur les emplois à bas salaires, supposés favoriser l’emploi des non qualifiés sont-ils pertinents ?
  • Interroge l’espace de la négociation salariale : comment sont objectivés les minimas des classifications conventionnelles et le mécanisme du SMIC ? Quels sont les critères de valorisation du travail générés par les approches « compétences » ? La notion de non qualification ne justifie-t-elle pas les bas salaires ?
  • Questionne la sphère des choix organisationnels et gestionnaires dans la mesure où ces emplois semblent rassembler l’éventail des modalités de dégradation de l’activité salariée : temps partiel contraint, statuts précaires, intensification du travail, pathologies physiques et stress, etc.
  • Remet en cause la notion de compétences qui, précisément, permet d’objectiver les savoir-faire des emplois déconsidérés ou dévalués.

Lewis_Hine_Power_house_mechanic_working_on_steam_pumpSous ces angles, l’agrégat statistique des 5,5 millions d’emplois non qualifiés n’est-il pas une construction biaisée qui échappe au dialogue social et s’impose aux politiques publiques ? De notre point de vue cette notion soulève plus de questions qu’elle n’en résout et nuit aux objectifs des politiques d’emploi et de formation. La non qualification du travail peut-elle d’ailleurs être quantifiée ? Chaque activité n’est-elle pas un dosage entre ce qui est reconnu (qualifié) et ce qui ne l’est pas (non qualifié) et la négociation salariale n’est-elle pas précisément au cœur de cette question ?

Les constats du CARIF-OREF sont d’ailleurs éloquents : les emplois peu qualifiés sont de plus en plus exercés par des personnes diplômées ou qualifiées et ne peuvent plus être présentés comme un espace d’insertion pour les « non qualifiés », des « non qualifiés » d’ailleurs porteurs de compétences ! Plutôt que de reproduire des représentations archaïques, mieux vaudrait travailler à identifier les compétences mobilisées dans ces emplois et à valider les compétences des personnes non diplômées !

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA


[1] Jusqu’à 2002 l’enquête emploi était réalisée annuellement auprès de 75 000 ménages renouvelés d’un tiers chaque année. Depuis 2003 l’enquête est trimestrielle sur un champ plus petit (36 000 ménages).

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