Les organisations du travail dans 20 ans

perspective_photoLe volumineux rapport du Centre d’Analyse Stratégique (CAS) « Le travail et l’emploi dans vingt ans » (groupe de travail présidé par Odile QUINTIN) n’est pas d’un maniement aisé en termes d’articulation des problématiques. On est plus confronté à une juxtaposition d’analyses qu’à une synthèse destinée à armer les politiques publiques. Le recours à des concepts flous comme « l’économie de la connaissance » ou l’approche globalisante des TIC (sorte de technologie salvatrice) n’aident pas à identifier les marges de manœuvre qui sous-tendent d’éventuels scénarios différents pour l’avenir.http://www.strategie.gouv.fr/content/le-travail-et-lemploi-dans-vingt-ans-5-questions-2-scenarios-4-propositions-note-de-synthese

Effet_contraste_noir_et_blanc6La première partie du rapport sur les grands paramètres socio-économiques n’apporte guère de révélations nouvelles. On notera que le constat sur les insuffisances de la formation tout au long de la vie reprend des analyses convenues égrenées depuis 30 ans  qui se focalisent sur l’accès aux stages (la consommation d’heures de formation par individu) et occultent toute appréciation qualitative sur l’usage et les effets de la formation sur les trajectoires professionnelles sans parler de la question de l’adaptation des organismes de formation eux-mêmes aux transformations des emplois (sujet du rapport) comme si cette adaptation allait de soi.

La deuxième partie du rapport qui s’intitule « une approche concrète des principales thématiques » procède à un découpage curieux du rapport au travail consistant à isoler plusieurs questionnements : pour quoi travaille-t-on ? Pour qui ? Comment ? Où et quand ? Les éclairages de cette partie du rapport oscillent entre analyses brouillardsociologiques et analyses macro-économiques (en oubliant allégrement les apports de l’ergonomie, de la psychologie du travail ou de la didactique professionnelle) avec toujours cette logique de juxtaposition qui rend extrêmement difficile la compréhension de l’objectif du rapport. Dans certains passages la mobilisation de certains auteurs semble plaquée et révélatrice d’une absence de compréhension des textes mobilisés. Ainsi le rapport évoque (page 113) des thèses prônant le retour au travail manuel (!!!) en s’appuyant sur des titres d’ouvrages comme ceux de Richard SENNETT (ce que sait la main) ou de DURU-BELLAT (l’intelligence de la main) apparemment non lus. De nombreuses assertions unilatérales émaillent cette partie de l’étude notamment dans ses dimensions historiques qui révèlent quelques lacunes ( travaux de l’après-guerre sur le travail de FRIEDMANN à NAVILLE en passant par FAVERGE…).

Par exemple, la question des évolutions des organisations du travail qui devrait être centrale dans le rapport s’appuie sur une typologie de LORENZ et VALEYRE de 2005[1] issue d’une étude comparative des formes d’organisation du travail dans l’union européenne. Cette étude était une amorce intéressante mais un peu superficielle. Elle ne peut constituer une typologie solide permettant d’appréhender les évolutions des décennies à venir ! Les mutations technologiques en cours, les exigences environnementales et plus largement les normes de responsabilité sociale ont déjà modifié la donne organisationnelle esquissée par cette étude de 2005 qui nécessitait des prolongements qu’on attend toujours. Le rapport (page 144) affirme ainsi qu’à l’horizon de vingt ans : « La diversité des formes organisationnelles devrait perdurer » et précise même que la forme apprenante concernera la majorité des salariés. Toutefois, toujours selon le rapport, les TIC, l’économie de la connaissance et les aspirations des travailleurs pourraient remettre en cause cette tendance ! Evidemment, avec de telles variables les contours du futur ne peuvent que rester improbables…

GVDE-RéflexionLes deux scénarios proposés par le rapport (accélération technologique et sociétale ou rééquilibrage et volontarisme des acteurs ???)  relèvent d’ailleurs de problématiques différentes. Quant aux 60 pages (!!!) d’orientations et de propositions elles alternent le pire et le meilleur et illustrent l’absence d’axes forts qui caractérisent cette étude. Certes, la lecture attentive des 300 pages permet de recueillir des éclairages ponctuels intéressants mais l’ensemble dessert la finalité supposée du rapport : comment peser sur le futur ?

Paul SANTELMANN, Responsable de la Prospective à l’AFPA


[1] Cette étude distinguait une forme d’organisation simple, une forme taylorienne, la « lean production » (semi-autonome) et la forme apprenante (autonome).

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