Fracture numérique, de quoi parle-t-on ?

contradictionLes constats sur la « fracture numérique » sont nombreux et issus d’enquêtes statistiques et empiriques sur l’équipement des ménages ou les modes et les temps d’usage des ordinateurs. En réalité tous ces travaux sont très approximatifs et ne sont guère construits dans une logique de remédiation des problèmes sur le plan éducatif et formatif. Or l’usage optimisé des TIC sur le plan social, professionnel ou domestique soulève de nombreuses questions et notamment celle des diagnostics des difficultés rencontrées par les personnes mais aussi de leurs modes de résolution des problèmes (au delà des préjugés sur les critères sociaux et culturels supposés favoriser l’appropriation des TIC).

mad-computer-150x150Ce type d’investigation qui relève de l’analyse de l’activité, nécessite la réunion de plusieurs compétences permettant d’apprécier l’usage de l’ordinateur sous l’angle technologique, ergonomique, social, cognitif et pédagogique. Une telle analyse requiert un panel large de personnes de toute profession (y compris les enseignants et les formateurs car la sous-utilisation des TIC affecte toutes les catégories socio-professionnelles) et un protocole fondé sur une typologie des usages courants et professionnels de l’ordinateur mais aussi des blocages et dysfonctionnements habituellement rencontrés. Une telle étude permettrait à la fois :

  • de faire tomber des représentations erronées sur les compétences ou lacunes en matière d’usage des TIC,
  • de mieux identifier les difficultés liées à la conception des systèmes informatisés,
  • de mieux comprendre les stratégies individuelles de résolution de problèmes (pouvant notamment être recoupées avec les styles d’apprentissage),
  • de quantifier les différentes situations rencontrées,
  • de déterminer des démarches de formation adaptées aux comportements d’auto-apprentissage des personnes puisque l’usage de l’ordinateur favorise de fait l’auto-formation avec les avantages et les aléas de cette logique.

art-11376-detailDe telles études permettraient de sortir des banalités ressassées depuis quelques décennies qui ne permettent pas de définir quelques principes de fond sur l’instrumentation des entreprises et des organismes de formation  supposés contribuer à la réduction de cette fameuse fracture numérique.

Il conviendrait d’intégrer dans cette étude les tensions liées à la diffusion de l’informatique dans le corps social et professionnel alors même que se développait une profession dédiée à cette technologie : les informaticiens. Profession dont la prospérité dépend en partie d’une limitation des compétences techniques des usagers des TIC. La production d’un langage codé inaccessible au commun des mortels n’est pas pour rien dans l’entretien de la fracture numérique etl-openspace-140309 dans la persistance de l’économie de la « panne » qui caractérise l’économie numérique… De même l’usage des TIC (technologie d’ouverture) dans la gestion a également entraîné des paradoxes (méga-systèmes fermés) qui perpétuent les clivages et les cloisonnements fonctionnels que l’informatique et les réseaux avaient vocation de dépasser. La fracture numérique découle aussi de l’ancienne division du travail qui se maintient en bridant les potentiels des TIC en matière de développement des compétences collectives au travail.

La tendance, déjà ancienne, à pré-déterminer et sur-dimensionner les lacunes des personnes qui ont eu une scolarité difficile prend, dans le champ du numérique, une ampleur toute particulière qui rend plus difficile la résolution des problèmes faute de s’intéresser à la façon dont cette population tente quand même de maîtriser cette technologie…

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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