Nouvelles technologies et nouveaux professionnalismes

400_F_8516451_lT5uWNtbYu0tDWRApK71a1IhX8HsnddPL’irruption du machinisme programmable (automatisation, robotique) dans la plupart des sphères professionnelles a fortement contribué au rétrécissement du geste professionnel fondé sur le coup de main répétitif, précis et adroit. Elle n’a guère entamé le geste de l’artisan qui revient en force avec l’éventuel appui de nouvelles technologies. Le dessinateur se voit ainsi secondé habilement dans quelques tâches fastidieuses sans qu’il se sente, pour autant, amputé de sa créativité. Celle-ci est même démultipliée par les potentialités technologiques qui permettent de réaliser ce qui paraissait, auparavant, inconcevable matériellement. Mais l’innovation ne se limite pas à ces dimensions : les nouvelles technologies ont ouvert la voie à des nouvelles logiques professionnelles qui se situent dans l’interaction homme/machines.

Dans les métiers qui nécessitent une maîtrise d’outils, de techniques, de technologies diverses, les savoir-faire ne sont plus isolés et isolables de la compréhension des propriétés technologiques elles-mêmes. Certes les machines déchargent l’homme de nombreuses tâches routinières, mais cette évolution ne va pas de soi car elle focalise le travail humain sur l’inattendu, l’inhabituel, etc. ce qui demande un type d’attention, un mode de rapport aux machines plus tendu (sujet à tension). L’exercice direct du travail routinier entretenait d’une certaine façon computerl’aptitude à remarquer l’inhabituel, ce qui remettait d’ailleurs en cause la routine et provoquait de l’intérêt au travail… Les fonctions d’aujourd’hui, spécialisées sur le repérage, voire l’anticipation, des incidents et des dysfonctionnements, y compris ceux qui interviennent dans les programmes de contrôle de la routine, nécessitent d’être soigneusement pré-analysées dans leurs incidences quant aux profils de compétences attendus notamment sous l’angle des nouveaux rapports homme/machine. C’est d’ailleurs en partant de ces nouveaux rapports qu’il est possible de développer des organisations intelligentes et des machines adaptées à l’homme et non des machines s’y substituent.

Les organisations fondées sur l’association entre nouvelles technologies et prescription sophistiquée (normalisation complexe) n’ont de sens et de portée qu’en lien avec une montée en compétences et en intelligence des opérateurs et techniciens. Croire que la complexité technologique peut s’accommoder d’un non investissement dans l’intelligence humaine et les organisations autonomes qui en sont le corollaire, est une illusion.

Le maintien d’un schéma unilatéral prescription/exécution relève plus d’une nostalgie néo-taylorienne que d’une compréhension de ce qui fonde les nouveaux professionnalismes. C’est pourquoi l’incursion des TIC dans le travail n’est pas destructrice de l’intelligence opérationnelle (intelligence de l’action) mais nécessite au contraire une sur-mobilisation de celle-ci. Or l’enseignement initial, bien loin de préparer les nouvelles générations à l’intelligence opérationnelle, perpétue la vieille dichotomie entre conception et exécution. En formation initiale, le maintien de filières qui séparent le technologique du professionnel est emblématique de cette impasse qui minore les conditions d’optimisation des nouvelles technologies dans l’activité professionnelle par les nouvelles générations.

SuperStock_1647R-55822Les machines qui ont désormais incorporé les technologies de l’information et de la communication (les mots ont un sens) ne sont performantes qu’en interaction avec les opérateurs humains. Il incombe aux systèmes de formation de développer des démarches qui permettent de s’approprier la  pratique de ces interactions. L’intérêt des différents supports pédagogiques mobilisant les TIC réside dans cet apprentissage du dialogue homme/machine et non simplement dans l’usage applicatifs de nouveaux outils. Cette nouvelle culture technique a ceci de particulier qu’elle transcende les catégories socioprofessionnelles et relativise la position des catégories « supérieures » mais aussi celle des enseignants et des formateurs, contraints à une relation plus « horizontale » (pas égalitaire) avec les apprenants qui possèdent de plus en plus l’usage des TIC sans toujours en mesurer la portée professionnelle. Contrairement aux représentations dominantes la diffusion des nouvelles technologies ne dispense pas de l’appropriation des nouvelles pratiques professionnelles, c’est le défi posé aux opérateurs de formation qui se tromperaient en se limitant à des formations visant simplement à l’initiation aux technologies…

Paul SANTELMANN, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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