Du professionnel à l’amateur…

flichyEt si l’icône du professionnel était en train de céder la place à celle de l’amateur ? C’est le pari que fait Patrice FLICHY dans son dernier ouvrage « Le sacre de l’amateur » (publié au Seuil dans l’excellente collection « la République des Idées » novembre 2010). Pour l’auteur l’ère numérique offre un formidable espace promotionnel pour tous les amateurs, autodidactes, marginaux de la pensée convenue, déviants et dissidents des systèmes académiques et élitistes. Plus souterrainement c’est la dynamique démocratique qui se nourrit de cette intrusion des amateurs dans les débats.

La figure de l’amateur, autrefois isolée, devient avec internet la composante de nouvelles communautés, de nouveaux collectifs d’échange et de partage des savoirs. Le domaine des loisirs et la production artistique sont les principaux champs sur lesquels cette marée déferle et dont on mesure les paradoxes et les tensions. « Ce n’est pas chez les prophètes du web 2.0 qu’il faut chercher des outils pour comprendre le sacre de l’amateur, mais chez les penseurs qui se sont intéressés aux compétences ordinaires de tout un chacun. ». L’auteur évoque notamment Richard SENNET, cité dans cette chronique le 14 juin 2010.

reseauLes équipements informatiques permettent de bricoler, de combiner, de mobiliser des savoirs considérés il y a encore peu de temps comme experts… Des aptitudes sous-développées dans l’ordre ancien peuvent ainsi émerger et grandir à l’aune de logiciels de création d’images et de sons relativisant d’emblée l’espace des professionnels. L’amateur médiocre remplacera-t-il le professionnel talentueux ? Patrice FLICHY minore cette crainte (commerciale ?) mais soulève frontalement la question de la création, de la propriété intellectuelle et des monopoles du savoir.

Mais les domaines percutés par la vague numérique ne se limitent pas aux savoirs des arts et de la culture. Ils concernent l’ensemble des professions de l’information et de la communication, aujourd’hui talonnés par le citoyen lambda plus ou moins bien intentionné qui alimente le flux incessant des informations diffusées et amplifiées par le web. Les journalistes professionnels résisteront-ils à la montée des reporters amateurs et des propagateurs de fausses nouvelles ? Les sondeurs continueront-ils à faire illusion face aux communautés de pratiques et d’idées qui se construisent dans les interconnections ? L’auteur nous rassure : des régulations et un contrôle social sont en train de relativiser les comportements nihilistes.

Tous les professionnels de la transmission des connaissances générales ou spécialisées sont également dans l’œil du cyclone tant internet et ses moteurs de recherche suppléent aux limites de l’enseignement classique et aux retards de la formation à distance…

reseaux_communautairesCe chamboulement du rapport aux savoirs entérine toutes les analyses sur le développement des différentes formes d’auto-apprentissage et de processus informels de formation qui ébranlent l’ordre académique. Un ordre qui fait eau de toutes parts comme en témoigne la contre-enquête publiée par le Monde du 11 novembre 2010 sur le plagiat à l’Université qui jette désormais un doute sur l’origine des productions (thèses et recherches) des étudiants et des professeurs. Car internet permet désormais la systématisation du coupé/collé et l’appropriation immédiate et formelle des savoirs mis en ligne. C’est toute l’architecture universitaire supposée former les élites qui est en train de basculer face aux potentialités d’internet.

La masse impressionnante des micro-savoirs qui a envahit le monde numérique remet en cause tous les modèles descendants de contingentements des idées. Comme l’écrit Patrice FLICHY : « Ces nouveaux rapports sociaux obligent le spécialiste à changer de position et de ton : ne pouvant plus imposer son savoir par des arguments d’autorité, il doit s’inscrire dans une relation plus égalitaire où il faut expliquer, dialoguer, convaincre, tenir compte des objections de ses interlocuteurs. ».

Au-delà des sphères de la connaissance, la nouvelle combinatoire « usage du web/diffusion des savoirs » est en train de pénétrer le monde professionnel qui ne s’est manifestement pas préparé à la gestion de cette avancée démocratique qui part d’en bas ou, plutôt, de tous les côtés….

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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Un commentaire pour “Du professionnel à l’amateur…”

  1. Isabelle Nicot dit :

    En lisant cet article, j’ai l’impression que le livre de Patrice Flichy fait écho à celui d’Andrew Keen, paru en 2007 : The cult of the Amateur (http://en.wikipedia.org/wiki/The_Cult_of_the_Amateur). Keen y vitupérait contre la médiocrité des contenus publiés sur internet (http://www.ecrans.fr/Je-suis-contre-cette-culture-de-l,1963.html), dénonçant les « …millions and millions of exuberant monkeys… creating an endless digital forest of mediocrity ». Son livre a bien sûr déclenché une avalanche de réactions dans les deux camps !

    Sans aucun doute, le web 2.0 a mis à mal les experts : comme le dit H. Jarche (http://www.jarche.com/2006/06/who-are-the-experts/), aujourd’hui par exemple, les médecins sont confrontés à des patients qui font des recherches sur leur maladies, à partir de sources fiables, de façon plus approfondie que le médecin n’aura jamais le temps de le faire. Les journalistes me semblent particulièrement chatouilleux sur la question : il ne se passe pas de semaine sans qu’on n’entende dans les médias tel ou tel s’indigner que Monsieur tout le monde puisse livrer des scoops sans la médiation du professionnel…

    Si je me félicite que les spécialistes se voient contraints de changer de posture, d’un autre côté, lorsque je passe sur un pont, j’aime à penser que celui qui l’a construit n’a pas appris sur wikipédia !

    ;-) Isabelle Nicot

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