Refonder l’université !

894690-1056811Les diagnostics sans complaisance relatifs aux dysfonctionnements majeurs de l’Université sont rares. Pour la communauté universitaire (étudiants et professeurs), il est difficile de les décrypter sans prendre le risque d’accentuer l’attractivité des grandes écoles. Pourtant comment imaginer une inversion du déclin actuel de l’Université en restant emmuré dans le silence qui confine à la complicité passive. L’ouvrage collectif d’Olivier BEAUD, Alain CAILLE, Pierre ENCRENAZ, Marcel GAUCHET, François VATIN (REFONDER L’UNIVERSITE – 2010 - éditions La Découverte) fait le choix de l’optimisme en décrivant les mécanismes qui ont gangréné les missions et les finalités de l’Université.

Olivier BeaudCe diagnostic ouvre un débat complexe où les finalités académiques semblent se heurter aux problématiques d’entrée sur le marché de l’emploi. Plus largement est posée la façon dont l’enseignement supérieur s’articule avec les enjeux économiques et sociaux. Bref, comment l’Université se confronte à la mondialisation, aux transformations de la division du travail, aux mutations des contenus du travail pour mieux préparer les différentes générations à s’y adapter mais aussi à y jouer un rôle actif ?

Alain CailléPour les auteurs notre enseignement supérieur est devenu caduc de par sa structure d’ensemble : «  (…) les nouvelles modalités du système capitaliste, fondées sur ce qu’on appelle l’économie de la connaissance, exigent une adaptation du système de l’enseignement supérieur. Pour le dire autrement, l’économie capitaliste du XXIème siècle requiert la « culture de l’innovation », alors que les formations d’élite sont fondées sur la « culture de la sélection ». ». Car le constat des auteurs a ceci de paradoxal qu’il décrit des universités qui ne préparent ni à la réussite académique, ni à la réussite professionnelle et des grandes écoles qui perpétuent une conception surannée de l’élite.

Dans la partition qui s’est établie ces dernières décennies, les grandesEncrenaz_Pierre écoles assurent la sélection et la formation de l’élite et l’enseignement supérieur court (IUT, STS) sélectionne une autre partie de la jeunesse destinée à rejoindre « l’élite professionnelle », quant à l’université elle assure la fausse démocratisation/massification de la poursuite d’études pour les « laissés pour compte » des voies sélectives.

Cette massification/relégation a alimenté la croissance du corps enseignant mais a considérablement dégradé ses missions. En dehors des deux filières garanties par un monopole professionnel universitaire (droit et médecine/pharmacie), les voies sélectives (grande écoles, IUT, STS, prépa) se sont nourries du déclin et de l’atomisation des universités. La dévaluation des diplômes universitaires (licences, masters et doctorats) est la conséquence mécanique de l’absence de sélection des étudiants, absence de sélection qui ne parvient pas à enrayer la chute tendancielle des effectifs de l’université, une érosion alimentée par les décochages massifs de 1ère et de 2ème année.

gauchetLes auteurs soulignent également la politique de courte vue des cursus « professionnalisants » de bas-niveau visant les bacheliers exclus des filières sélectives. Cette illusion conduit paradoxalement les universités à réduire ses missions de recherche et ses vocations académiques centrales. En fait les auteurs décrivent une université qui perd ses ambitions et se soumet à des impératifs externes de court terme : « (…) nos universités sont immatures parce qu’elles sont infantilisées, elles sont ingouvernables de l’intérieur parce qu’elles sont trop pilotées de l’extérieur. »

Avec juste raison les auteurs développent donc une analyse systémique de notre enseignement supérieur  qui repose sur le cloisonnement et le foisonnement des filières et, donc, des savoirs : « Dans la plupart des pays, les universités englobent ce que la France sépare : grandes écoles, lycées, organismes de recherche et universités. Nos universités ne sont souvent que ce qu’ailleurs on considérerait être de grosses facultés. Du même coup, chaque établissement ne peut percevoir que des enjeux partiels, qu’être guidé par des incitations à courte vue, qu’être privé du sens de son action qui permettrait à sa communauté de s’identifier à un projet. »

VatinLes auteurs pointent également le mal français qui consiste à miser essentiellement sur la détection précoce (et par l’argent) de l’élite destinée aux grandes écoles : « C’est pourquoi, aussi, les esprits progressistes ne peuvent que regretter la faible part laissée à la formation continue dans l’enseignement supérieur français et la nécessité qu’il y aurait à faire des universités ce lieu où la formation pourrait être délivrée à tous les âges de la vie, où la formation initiale, parfois bâclée, puisse être prolongée et rectifiée au moment où la personne en ressent le besoin ou le désir. »

Cet ouvrage permet ainsi de comprendre une des raisons de la détérioration des ambitions de l’éducation permanente et de la promotion sociale. Il permet de mieux saisir l’assèchement des travaux de recherche dédiés à la formation des adultes et la dévitalisation/atomisation de l’appareil de formation continue.

amphi-table-ronde-referencementLes propositions des auteurs pour remédier à la situation de l’enseignement supérieur soulèvent la question majeure de la balkanisation de filières trop spécialisées : « Force est en effet de reconnaître qu’aussi longtemps que l’université consistera en une simple juxtaposition de disciplines et de micro-disciplines elle n’aura d’université que le nom. ». Les solutions proposées paraissent cependant en deçà de ce qu’il serait nécessaire d’ouvrir comme chantier permettant de définir ce qu’est désormais notre culture commune. Mais, en dépit de cette réserve, cet ouvrage est à mettre dans toutes les mains des acteurs de la formation des adultes. En effet, l’enseignement supérieur, dans ses différentes composantes, s’avère à la fois pléthorique et inefficient. Sa massification incontrôlée a considérablement réduit l’espace de l’éducation permanente et entrave les ambitions de la formation professionnelle continue.

Paul Santelmann, Responsable de la Prospective à l’AFPA

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